
Le 13 juin dernier, les médias Histoires Crépues, Komune média et La Fabrique des soignants, ont organisé la première édition du festival antiraciste « Nous en France ». L’événement, organisé à la Gaîté Lyrique à Paris, met à l’honneur et questionne la place des corps racialisés en France hexagonale et outre-mer. La Rédac Pop vous propose dans cet article et ce podcast une exploration des thématiques abordées lors du festival notamment une présentation des médias indépendants et de la table ronde.
« Voilà ce que je voudrais que tu saches : en Amérique, c’est une tradition de détruire le corps noir – c’est un héritage. » Dans son ouvrage Une colère noire : Une lettre à mon fils, l’essayiste Ta-Nehisi Coates dresse le portrait d’une Amérique post-raciale dans laquelle les corps noirs sont encore et toujours choséifiés. Une tradition – dans le sens le plus terrible – qui ne peut être limitée aux seuls Etats-Unis. La France aussi s’inscrit dans ce processus de déshumanisation des corps racialisés. Une réalité que des mouvements comme la négritude – mouvement afro-caraïbéen – se sont attelés à déconstruire.
S’inscrivant dans cette dynamique de rendre visibles et vivants les corps racialisés, le samedi 13 juin, la Gaité Lyrique (à Paris) a accueilli le festival « Nous en France ». Un festival coorganisé par trois médias indépendants : Histoires Crépues, Komune média et La Fabrique des Soignants. Table ronde, carte blanche, exposition et concert, le festival a mis à l’honneur les corps racialisés.
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Pour présenter ce festival antiraciste et décolonial, La Rédac Pop a pu s’entretenir avec Seumboy, rédacteur en chef du média Histoires Crépues et Manon Ahanda, chargée de production du même média. Ils décrivent « Nous en France » comme un moyen de « célébrer des victoires, ou même simplement, fêter ensemble des moments de communion, de retrouvailles qui nous permettront ensuite de construire des luttes plus solides aussi, avec plus de solidarité entre nous. »
Note importante
Pour parler des personnes racisées, cet article utilisera davantage le terme de « racialisation ». Ce terme s’inscrit dans un processus qui désigne la manière dont une société – en l’occurrence la société français – attribue à certaines personnes des caractéristiques, des comportements, voire une « essence », en fonction de leur apparence (couleur de peau, cheveux, nom, accent, etc.). Les processus de racialisation ne surgissent pas de nulle part. Ils s’inscrivent dans des histoires longues, profondément liées aux logiques de domination issues de la colonisation.
Le corps impacté par le racisme
« »Nous en France », c’est la France. C’est un festival né des corps qui sont là. Des corps que la France a voulu expulser, mutiler, exploiter, effacer, exterminer. Des corps relégués aux marges du roman national, mais sans lesquels rien ne tient. « Nous en France », c’est le carnaval de ces corps qui se soignent, qui se nettoient, se soutiennent et se protègent. Des corps qui chantent, dansent, qui créent et qui enseignent. Des corps qui remportent des coupes et remplissent les rues d’une joie collective que les bourgeois regardent toujours avec crainte. Des corps qui menacent l’ordre établi.
Ces corps sont la France qu’ont voulu célébrer les médias Histoires Crépues, Komune média et La Fabrique des Soignants. Trois médias incubés par Arty Farty. Un point commun qui a facilité le rapprochement, explique Seumboy, rédacteur en chef du média Histoires Crépues. « On a essayé de mêler nos différentes problématiques, qui sont à la fois les questions de racisme en France, mais aussi les questions de santé, puisqu’il y a la question du corps qui est impactée par ce racisme. »
Il ajoute qu’il était nécessaire pour ce festival d’accueillir une diversité d’événements. Cette variété s’est exprimée par la présence d’un village associatif et militant, d’une exposition photographique, de clubs de lecture, descartes blanches, de tables rondes et d’un concert.
« Nous en France » s’inscrit dans le même processus que le courant de la négritude. La négritude est un moyen de valorisation des valeurs noires contre leur minorisation ou leur effacement par les colons. C’est une demande politique d’émancipation et de « reconnaissance du fait d’être noir », selon les mots d’Aimé Césaire. C’est une manière de penser « l’être dans le monde » des Noirs, comme le dit Jean-Paul Sartre dans Orphée noir. « Nous en France », c’est le fait d’exister et d’entrer en relation avec le monde, d’agir dans le monde, en tant qu’être humain vu comme racisé et assigné à son corps.
« La célébration fait aussi partie des éléments de lutte »
Poursuivant sa présentation du festival, Seumboy explique « On est souvent dans la lutte, dans le combat qui engage nos corps, nos esprits. Mais on se réfléchit, nous aussi, à la dimension festive ». Le rédacteur en chef d’Histoires Crépues rappelle ici l’expérience particulière des corps racialisés. Dans la continuité de l’œuvre-vie de Frantz Fanon, l’événement invite son public à célébrer les corps racialisés. Comme un processus de soin consistant en l’amour et la libération des corps racialisés et des esprits colonisés.
« Nous en France », c’est Fanon. Fanon qui s’inscrivait dans le mouvement philosophique qu’est la phénoménologie, c’est-à-dire l’idée que les êtres humains sont situés par leur corps dans le monde. À l’image de Simone de Beauvoir, qui questionnait ce qu’un corps dit « féminin » fait à ce rapport au monde, Fanon se demandait si la racialisation du corps produit ses effets spécifiques. Sa réponse a été de considérer que l’être humain n’est pas construit comme sujet dans le monde de la même manière selon qu’il soit blanc ou noir. Le regard blanc chosifie l’individu racisé, le réduit à son corps, et ne le considère qu’à sa surface. C’est ce qu’il appelle le « schéma épidermique racial ».
Pour parvenir à devenir un sujet, un humain parmi d’autres, il faut donc en passer par la colère, la révolte, puis la fierté. « On sait que dans les territoires qui ont été touchés notamment par l’esclavage, que ce soit dans les Antilles ou au Brésil, dans tous les territoires qui ont vraiment été marqués par l’esclavage, les afro-descendants et les descendants d’esclaves ont développé des carnavals, qui sont des moments de célébration festive, qui portent dans les costumes, dans les danses, dans tous ces moments, l’histoire et la réactivation des luttes », développe Seumboy.
« Nous en France » diffuse l’idée selon laquelle « les formes de célébration font aussi partie des éléments de lutte qui sont à notre disposition. »
Héritage de l’exil : justice réparatrice et traitement des corps autres
Le roman national ment. Le roman national cache les corps racialisés. Les héritages non-transmis, les silences et les non-dits de l’histoire créent une dissonance dans les corps racialisés et invisibilisés. C’est le constat posé par l’association « Nous toustes 93 antiraciste » lors de leur table ronde intitulée « Héritage de l’exil : justice réparatrice et traitement des corps autres ».
Seumboy parle de la table ronde en rappelant que « les corps racisés dans l’espace public sont assez marginalisés. […]On va avoir beaucoup de corps racisés qui sont présents à tous les endroits de la ville, mais souvent dans des positions subalternes et en même temps […]qui vont être perçus souvent avec méfiance. » Cette marginalisation des corps a des effets concrets sur les corps racialisés. C’est un constat qu’ont, par exemple, présenté les travaux de recherche de l’université de Montréal.
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Lors de la table ronde, il a été expliqué que la justice réparatrice a des préalables. Il faut surtout comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de réparation monétaire. Il s’agit avant tout de reconnaître les violences coloniales dont les effets sont encore présents. La réparation passe nécessairement par la reconnaissance. Il s’agit de mettre en place une justice transitionnelle, où la reconnaissance a nécessairement des conséquences matérielles. Une pensée qui se synthétise par la maxime « pas de justice, pas de soins ».
« Nous toustes 93 antiraciste » proposait une réflexion sur l’exil. Qu’il soit forcé ou non, l’exil ne se résume pas à un déplacement géographique. Il traverse les mémoires, marque les corps, recompose les liens familiaux, politiques et culturels. Il révèle les hiérarchies produites par les frontières, les institutions, le travail, la santé, le genre, la race et les récits publics. Les représentations dominantes de l’exil continuent trop souvent à déshumaniser, trier ou simplifier des trajectoires pourtant complexes, en opposant les personnes concernées au reste de la société.
La scène des médias : la carte blanche des médias indépendants
« Aujourd’hui, l’antiracisme ou les questions de racisme ont très peu de place de manière sérieuse dans les médias traditionnels, et pourtant, on parle beaucoup d’immigration, qui est une façon détournée de parler de questions raciales en réalité. Donc c’est un sujet qui revient énormément, on parle beaucoup des « musulmans », du « vivre-ensemble », de la « diversité », mais on aborde rarement le vocabulaire du racisme et les questions des dominations concrètes qui existent dans notre pays. Notre champ d’action, c’est justement d’affronter ces questions en face. C’est pour ça qu’on a fait cette carte blanche aux médias indépendants, pour réussir à parler d’antiracisme, pas seulement comme un axe spécifiquement militant, mais sur comment l’antiracisme se déploie dans plein d’aspects de la vie et du quotidien, et comment nos quotidiens, de manière générale, sont impactés par les dominations racistes », souligne Seumboy.
Carte blanche pour les médias indépendants et antiracistes qui se sont présentés sur scène

Une partie de l’après-midi était consacré à la présentation de trois médias indépendant et antiraciste.
Le premier média à monter sur scène était 13GRAMMES. Un média qui se veut un espace de parole pour et par la jeunesse marseillaise. Cet espace d’expression tend à critiquer les médias qui s’attachent à alimenter les stéréotypes attachés aux Marseillais. Il s’agit de mettre en évidence le lien entre les clichés sur Marseille et l’univers raciste.
La violence annoncée permet de justifier une violence exceptionnelle. Les membres de 13GRAMMES prennent l’exemple de la proposition de l’état d’urgence marseillais par le RN lors des municipales de 2026.
Le média dénonce également une construction journalistique et politique qui personnifie la ville et la rend responsable des violences. Le vocable employé sur les plateaux pour qualifier Marseille distille l’idée d’une ville qui, « par essence », serait violente et hors de la légalité. Il est fait l’analogie avec la ville maudite de Naples.
Enfin, il s’agit de mettre en évidence les inégalités d’enclavement, malgré la présence des quartiers en centre-ville. Alors que l’organisation géographique de la ville aurait tendance à favoriser la présence d’espace médiatique au sein des quartiers populaires, Marseille souffre d’un enclavement qui s’accompagne d’un désert médiatique. L’absence médiatique dans les quartiers produit un déficit de diversité des médias locaux. Pour le média 13GRAMMES, cela amène à se poser une question : « où est-ce que l’information est faite, et pour qui ? »
La Pride des banlieues également invitée
Le deuxième média à se présenter était Toffee club. Ce dernier s’intéresse spécifiquement aux personnes métisses en cherchant à déconstruire les stéréotypes les concernant. Les personnes métisses (parfois appelé mulâtres) ont une place particulière dans la construction raciale de la société française. L’enjeu pour ce média est de réfléchir sur les conséquences des stéréotypes et la perception des corps métisses affectant les relations, la perception des désirs et du consentement.
Les membres du média prennent l’exemple du « privilège métisse » dans les sociétés post-raciales, où la personne racisée devient celle « acceptable ».
Le dernier média à se présenter était Diasporas, qui souhaite faire exister dans l’espace médiatique les histoires et les vies de personnes issues des mouvements diasporiques. Diasporas est entièrement géré et construit par les jeunes issues de ces mouvements. Ils et elles revendiquent un espace dans la sphère médiatique « pour ne plus demander la permission d’exister ». Diasporas porte la question de l’identité.
La carte blanche a également donné la parole à la structure la Pride des banlieues, une structure qui parle « des marges ». Ces dernières ne commencent pas qu’aux frontières des villes. Elles traversent les corps et les identités. La LGBTphobie est ancrée dans la colonialité du monde. Ce collectif réaffirme une identité queer radicale, anticapitaliste et antiraciste portée par les banlieusards et banlieusardes fier.e.s de leurs corps et de leurs histoires. Ce moment a permis de rappeler que l’histoire des personnes racialisées se mêle à l’histoire queer. Malheureusement, les privilèges de certaines personnes queer les amènent à se rapprocher de la bourgeoisie pour s’éloigner des corps racisés. Ce collectif cherche à opposer des mots d’unions, aux créations de l’Etat qui provoque la division.
La création d’espace et d’union, « c’est comme ça qu’on peut avoir une vraie force de frappe par la suite, puisqu’on touche des audiences différentes, à des moments différents, et avec des angles différents. Le fait de pouvoir dialoguer ensemble, ça nous permet de construire des réponses médiatiques assez structurées. Le fait de se connecter avec les autres médias, ça nous permet de consolider ces liens et d’espérer pouvoir faire front commun, notamment dans le contexte de la campagne présidentielle de 2027 qui arrive, où les questions de racisme sont centrales dans la vie médiatique française », constate Seumboy.
Frantz Fanon concluait son livre Peau noire, Masques blancs par cette phrase : « Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! » Cela signifie que nous partons des corps, mais qu’on ne saurait s’y arrêter. Interroger, ne jamais tenir pour acquis, déconstruire les évidences, c’est se rappeler que tout ce que nous voyons est déjà tissé de valeurs, d’interprétations et peut-être même de préjugés. Le regard n’est pas une pure passivité devant le monde qui s’offre à nous. C’est quelque chose d’actif et de théorisé.
Podcast
Extrait sonore : Le chemin de la liberté, de Phillip Noyce (2003)
Musiques :
- Oriane Lacaille : Je suis la fleur qui ne poussera jamais
- Fanga (feat. Tony Allen) : Crache la douleur
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Steven Miredin


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