
À l’université de Central Arkansas, des étudiants américains sont invités à accrocher à un arbre des petits messages anonymes sur leur espoir pour le futur des États-Unis.
Étudiant et journaliste bénévole, Félix Caumont a vécu aux États-Unis le temps d’un semestre universitaire. Basé dans le Sud rural de l’Arkansas, il rapporte une observation sociale et politique d’un pays à cicatrice ouverte qui fête les 250 ans d’une indépendance plus que jamais dépassée. En déconstruisant les points de vue, la vie universitaire, l’expérience individuelle, et le prisme médiatique traditionnel, il explore une société rêveuse aux promesses de moins en moins populaires : galerie photo, interviews, et récits personnels à l’appui.
Avertissement : certaines images peuvent heurter la sensibilité du lecteur.
Esclavagistes, capitalistes, colons, militaires, politiques, journalistes, juges ; et bien d’autres qualificatifs avec tout ce qu’ils impliquent, ils ratifiaient les mots suivants il y a 250 ans jour pour jour : « Nous considérons ces vérités comme évidentes, que tous les hommes sont créés égaux, qu’ils sont doués par leur Créateur de certains droits inaliénables, dont se trouvent la Vie, la Liberté, et la poursuite du Bonheur. » Si cette déclaration d’indépendance deviendra une représentante mythique de l’idéal de la liberté et de la démocratie américaine, elle entraînera néanmoins la première d’une des près de 400 guerres auxquelles la jeune nation participera1, malgré son titre autoproclamé de gardienne mondiale de la paix. De ce conflit, et de beaucoup d’autres, naîtront un pays qui célèbre aujourd’hui le deux-cent cinquantième anniversaire d’une histoire riche en extrêmes, dont le jeune âge n’empêche pas pour autant la découverte progressive d’une commune nature humaine.
C’est dans ces États dits « unis » que j’ai vécu environ 6 mois à la recherche de mon propre bonheur, et à l’occasion de mes études en licence d’anglais, incluant notamment l’étude historique, politique, culturelle, sociale et artistique des civilisations nord-américaines. C’est dans ces États-Unis post-révolution, post-colonisation, post-esclavage, post-guerre civile, post-conquête, post-industrialisation, post-dépression, post-guerres mondiales, post-ségrégation, post-droits civiques, post-guerre froide, post-11 septembre ; que je fus exposé au résultat de 250 années de constructions et de destructions dont l’évolution semble loin d’être finie. J’y fus témoin plus précisément en Arkansas, État rural du sud du pays, traditionnellement conservateur.
Si je pourrais sans aucun problème écrire des pages au sujet d’à quel point cette expérience humaine au final plus internationale qu’américaine est l’expérience d’une vie, à quel point l’exposition et la découverte de différentes cultures ouvrent les yeux d’une manière absolument inédite, et à quel point le lien unique qui relie les étudiants internationaux est le point de départ d’amitiés qui en sont encore plus fortes ; je voudrais ici parler de tout autre chose, à savoir des principaux chocs et différences qui m’ont marqués en tant qu’européen, et qui seraient susceptibles d’intéresser d’autres n’ayant pas la chance de voyager dans un nouveau monde. Une chance distribuée inégalement, et dont beaucoup rêvent d’une énergie aussi intense que ce qui les empêche d’y accéder. Si ces ambitieux se retrouvent involontairement dans le même paquet de spectateurs contraints à ne voir cette destination que dans les médias, ils restent néanmoins exposés aux mêmes biais, aux mêmes points de vue, et aux mêmes choix que ces derniers imposent à eux et à leur opinion.
Je n’ai vécu dans ce pays que 6 mois environ, uniquement dans la région sud, et il s’agit là de ma simple expérience en tant qu’étudiant et journaliste bénévole. Je souhaite n’avoir aucune prétention à apporter quelconques vérités ou leçons universelles, seulement partager un bilan personnel. Et si ma propre écriture permet à ne serait-ce qu’une personne de s’y identifier de quelconque manière, alors au moins ma tentative n’aura pas été vaine.
Mais par où commencer ? La quantité d’expériences, de surprises, et d’aventures qui me fut offerte me contraint presque à en faire une longue liste encyclopédique, un format ici peu efficace. Il est assez difficile de trier tous les épisodes divers à mentionner, je me contenterai donc d’histoires, de souvenirs, et de nombreuses photos prises tout au long du séjour, qui j’espère pourront aider ce qu’il y a à aider.


En route ! De toute façon il n’y a pas de transports en commun… Dans un pays où l’essence est bien moins chère qu’en Europe, un étudiant américain me dit en rigolant : « Conduire dans le Midwest, c’est que voir des champs de maïs, et des panneaux d’autoroutes qui disent que tu vas aller en enfer ! » Notez le « Espoir en Jésus » en dessous du deuxième panneau.
Peut-être alors commencer par le commencement. Début janvier 2026, me voilà arrivé à Conway, petite (à l’échelle des États-Unis) ville de 70 000 habitants environ, où se situe l’université dans laquelle j’étudierai : l’université de Central Arkansas. Nombreux sont les Américains à souhaiter la bienvenue dans leur pays. Beaucoup des étudiants tiennent à souligner qu’ils se sentent désolés pour l’image qu’ils infligent au monde, et aiment introduire les arrivants du monde entier à une culture américaine différente du pays auquel elle est associée. Sur le campus même, ils n’hésitent pas à ouvertement qualifier Trump de « dictateur », et d’un homme qui ne respecte ni la Constitution, ni les lois, ni rien du tout en fait. « Si la Constitution a bel et bien été inspirée par Dieu, alors je n’ai vraiment pas envie de rencontrer ce Dieu ! » Me dit un étudiant américain. Un accueil très chaleureux qui contraste radicalement avec la peur que les services d’attribution des visas ont tenté d’instaurer : avant même arrivé dans son pays supposé que voilà déjà un premier frein au bonheur. Lors de la journée d’accueil des étudiants internationaux, je remarque que nous ne sommes qu’une douzaine environ à venir étudier ici depuis l’étranger. Je demande à une responsable de l’université si ce nombre est normal.
« Non, me répond-elle, d’habitude nous sommes beaucoup plus, au semestre dernier nous étions environ 70.
– Savez-vous d’où vient cette différence ?
– Oui, tous ceux qui n’ont pas pu venir n’ont pas été attribués de visa. »
Voilà une explication qui a au moins le mérite de me réconforter dans mon « autocensure » de mes interviews radios avec diverses personnalités américaines, que j’ai dû effacer de mes réseaux sociaux ou passer en consultation privée dans un mouvement incertain de paranoïa dont il est encore difficile de juger la légitimité. L’université d’Orléans, partenaire de l’échange académique, avait bien prévenu avant les étudiants partant aux États-Unis : « Restez discret, ne publiez pas n’importe quoi sur vos réseaux sociaux, n’allez pas en manifestation. »

Dans la bibliothèque universitaire de l’université de Central Arkansas.

Affiche promotionnelle d’une classe d’histoire pour le prochain semestre.
Viennent ensuite les premières semaines, et le temps de la découverte plus profonde du système universitaire américain. Si la confrontation aux méthodes d’enseignement différentes de celles en France peut rendre ce début de séjour assez stressant, elle en est heureusement compensée par un service universitaire international particulièrement aidant, actif et répondant. Cette différence m’amène alors déjà à une première remarque. Même si l’université de Central Arkansas n’est pas spécialement réputée pour une excellence académique équivalente aux Harvard, Yale, Berkeley, et autres Columbia, Princeton et compagnie ; il est frappant de remarquer à quel point l’étudiant semble bel et bien au centre des services et dépenses de l’université. Un aspect qui m’a semblé très différent de la France, où la priorité est souvent le budget ou l’économie de l’université, et où l’étudiant passe largement au second, voire énième plan. Ici, tout est pensé pour optimiser le travail de l’étudiant et l’aider au maximum dans son parcours : que ce soit au niveau des services offerts, des activités disponibles, de la qualité des lieux, ou des relations avec le personnel de faculté. Même en ayant la chance de venir d’un pays où l’école et l’université sont très loin d’être les pires, je comprends déjà beaucoup mieux pourquoi l’éducation est souvent une des raisons principales d’immigration aux États-Unis, malgré son prix contre-productif.

À l’extrémité ouest de Conway, les rues se prolongent, les maisons se construisent, les quartiers se développent. Le tout s’enfonçant toujours de plus en plus dans une forêt naturelle qui compose pourtant la moitié de la superficie de l’État. Une bénévole sud-coréenne d’une association d’aide aux étudiants internationaux m’emmène faire un tour en voiture dans ces quartiers de mini-manoirs : « La plupart des propriétaires sont chirurgiens ou médecins, me dit-elle, j’en connais quelques-uns ». D’autres étudiants internationaux et moi-même apprenons à certains Américains que la plupart des pays du monde ont un système de santé différent de celui des États-Unis, où presque tout est à payer par le patient.





Au supermarché Walmart local, des armes à feu sont vendues dans la section « services extérieurs ». En Arkansas, 21 ans est l’âge minimal pour acheter de l’alcool, mais il n’y a pas d’âge minimum pour posséder un fusil.









Au musée national de la Seconde Guerre mondiale à la Nouvelle-Orléans, les visiteurs sont invités à laisser des messages aux dernières générations de survivants, on peut lire : « Nous promettons que vos sacrifices à l’étranger ne soient pas vains à la maison » ou « Là où il y a la vie, il y a l’espoir… Merci d’avoir préservé les deux ». J’ai pu interviewer deux vétérans de la guerre du Pacifique : chez ces anciens militaires, le narratif de la bombe nucléaire comme un « mal nécessaire » prévaut toujours sur la nécessité du bonheur pour tous.

Panneau autoroutier en Louisiane, comportant une représentation divine probablement générée par intelligence artificielle de par l’esthétique.




En milieu urbain, les maisons arborent des drapeaux LGBT et les commerces distribuent gratuitement des posters anti-Trump.

Commerce à la Nouvelle-Orléans.

Le temps passe vite, et alors le bonheur en profite d’autant plus. Sans oublier mon bonheur natal, j’envoie de temps à autres diverses nouvelles et photos à ma famille et mes amis en France. Une des premières remarques à souvent avoir, voyant ces images, est la phrase : « C’est comme dans les films ! » Une formule qui ne fait que révéler l’étendue d’une culture qui s’exporte tellement que quiconque peut la reconnaitre même sans y avoir mis les pieds. Une caractéristique plutôt propre aux États-Unis, avec laquelle une partie du monde occidental grandit inconsciemment, et dont je fus vraisemblablement moi-même victime. Impossible néanmoins de reprocher l’inoffensivité de cette phrase quand elle est confrontée aux remarques presque moyenâgeuses de Français me demandant sur un ton discutable et visiblement beaucoup formé par l’interprétation d’une perspective unique : à quoi bon partir maintenant dans un pays comme celui-là ?
Des questionnements qui ont au moins le mérite d’être plus légitimes que d’anciens amis me reprochant tout bêtement le simple fait d’y être allé, d’une manière qui est parfois difficile à cerner, et qui ne se serait pas peut-être pas produite également si j’étais allé dans un pays à la société tout aussi critiquable mais moins exposée. Ces remarques, en plus d’ignorer que la principale raison de mon voyage était avant tout cette chance d’étudier ce pays sur place dans un contexte académique, ont presque fini par m’exclure de gens avec qui je suis pourtant d’accord. Dans de si simples phrases tiennent des conséquences plus graves qu’il n’y paraît sur des millions de personnes qui finissent ainsi sous l’opinion d’auteurs perdant leur respect au profit d’acteurs se battant pour en garder, dans un monde qui leur en donne de moins en moins.
« Si vous ne lisez pas les journaux, vous n’êtes pas informés. Si vous lisez les journaux, vous êtes mal informés. » Une citation dont les médias eux-mêmes ont attribué l’origine, visiblement à tort, à l’écrivain américain Mark Twain3. Alors avec tout ceci en tête, je tente moi-même pendant mon séjour de trouver des moyens d’information autres qu’un Internet bancal, quitte à être mal informé. Je m’étais acheté en arrivant une petite radio, et ce média vétéran deviendra en réalité ma principale source d’actualité pendant mon séjour. Peu pratique de dénicher les journaux papiers dans diverses stations-services et autres épiceries ; et peu de télévisions disponibles, certaines chaînes allant jusqu’à censurer les gros mots dans les films (y compris en floutant les sous-titres). Un processus particulièrement ridicule et probablement inefficace quand le film en question n’est autre qu’Apocalypse Now sur la guerre au Vietnam…
Les États-Unis bénéficient dans les médias occidentaux d’une couverture médiatique plus importante que le reste du monde, et encore une fois, c’est en sortant du casque virtuel médiatique, en rentrant dans les décors de la télévision, que j’ai beaucoup mieux compris quelle place occupaient les médias dans cette société à « l’ère de l’information » : une place soit trop petite, soit trop grande, soit absente chez un nombre non-négligeable. En tout et pour tout : une place qui prend celle de la confiance. Alors que l’interlude de paix de mon semestre universitaire m’a aussi fait réaliser à quel point le cercle vicieux de tout ce brouhaha médiatique pouvait être futile à une échelle individuelle. Après tout, n’est-ce pas le fonds de commerce de ceux qui aiment perturber cette paix même ?

Manifestation « No Kings » du 28 mars 2026 à Little Rock. Ces manifestations à travers tout le pays n’ont cessé de prendre de l’ampleur depuis la réélection de Donald Trump, cette édition devenant la plus grande manifestation sur un jour de l’histoire des États-Unis4.





« Bonespur » est le surnom donné par les vétérans à Donald Trump, qui fut exempté de la conscription au Vietnam soi-disant pour des problèmes d’os dans ses talons. Ce vétéran a refusé que je l’interviewe de peur d’être reconnu. Un autre manifestant me dit : « Ça fait depuis les années 1960 que je manifeste, contre la guerre au Vietnam, en Irak, etc. »




Dans cet État majoritairement conservateur, les drones vous survolant sont d’une identité inconnue, et les armes à feu sont toujours quelque part dans un coin de votre tête, ou de votre poche.



J’interviewe un couple de personnes âgées arborant des t-shirts lisant « Woke et fier de l’être » : « On en a marre de voir les profits être plus importants que l’amour. »



Cette fois lors de la parade de la Saint-Patrick, célébrant ici l’héritage irlandais aux États-Unis.

« La beauté est dans les yeux de celui qui regarde », disait Oscar Wilde.

Cette marche « No Kings » de mars 2026 fut tout de même assez courte et s’estompa rapidement, là où les années précédentes avaient poussé jusqu’au centre-ville, et au Capitole de l’État.
Prenant le temps de détourner mon regard vers l’extérieur de la belle vie de campus : une chose paraissait évidente. Tous les Américains semblaient parfaitement conscients de la division qui gangrène autant leur pays. Tous s’accordaient à dire qu’elle était néfaste. Tous semblaient souhaiter une réunification de ce peuple américain avant de réveiller d’autres mauvais fantômes du passé. Alors une question se pose inévitablement : pourquoi, si ce peuple ne paraît uni que dans le seul souhait commun de ne plus être désuni, cette division continue-t-elle à empirer ? Au-delà de la simple confrontation conservateur vs progressiste, démocrate vs républicain, parti vs parti, idée vs idée, ou « gentils vs méchants » ; il y a une véritable incompréhension devant l’expression d’opinions qui ne laissent à quelconque spectateur que la sempiternelle question : pourquoi ? Comme des contradictions difficiles à entièrement juger, les Américains étant loin d’être les seuls concernés.
Je pense par exemple à un bon ami que je me suis fait pendant mon séjour, étudiant international venant de Colombie, et qui un jour me dit littéralement que selon lui : les immigrants n’avaient pas fait les États-Unis, et que les États-Unis n’étaient pas un pays d’immigrants, tout en y vivant lui-même sur le long terme, et en ayant une partie de sa famille en Arkansas. Je pense aussi à un homme que j’ai pu interviewer : Richard Yada, Américain d’origine japonaise né en 1943 dans les camps de concentration de Japonais-Américains de la Seconde Guerre mondiale, dernier survivant vivant en Arkansas des familles de Japonais-Américains déplacées de force dans cet État par le gouvernement, qui me dit soutenir quasiment tout de ce que Trump fait ; tout en sachant que les camps d’immigrants de ce président furent de nombreuses fois comparés par des spécialistes à ceux de la Seconde Guerre mondiale5, et tout en connaissant son passe-temps favori du déni (quand ce n’est pas l’ignorance) de l’histoire américaine.
« Je me disais : je fais au peuple vietnamien la même chose que l’armée américaine a fait en larguant la bombe atomique sur ma grand-mère. Mais je faisais ce que j’avais à faire. » ajoute Yada, qui exprime son service en tant que bombardier pendant la guerre du Vietnam avec une passivité et une indifférence frappante. Les États-Unis avaient pourtant fermé à deux reprises leur porte du bonheur à Yada : d’abord dans les camps (né en tant « qu’ennemi étranger »), puis en 1957 quand il tente d’entrer dans divers lycées de Little Rock, alors tous ordonnés de fermer pour éviter la déségrégation. En 1957 justement, Elizabeth Eckford était l’une des premières lycéennes noires à intégrer le lycée entièrement blanc de Central High, et par conséquent l’une des toutes premières étudiantes du pays à intégrer un lycée en théorie affranchi de la ségrégation, non sans difficultés. Depuis devenue historienne, j’ai eu la chance de la rencontrer, et elle aussi relevait des paradoxes :
« J’entends constamment des Afro-Américains utiliser le “n-word”. Et quand ils font ça, ils utilisent quelque chose qu’ils ne connaissent pas. […] J’aimerais que cela n’existe plus. […]
– Vous ne pensez pas que l’utilisation du “n-word” par les Afro-Américains est un moyen de se réapproprier ce terme ?
– Non, non, non, non, je n’y crois pas du tout. »
Je pense aux célébrations des 250 ans de l’indépendance par l’université de Central Arkansas, où le président de l’université s’est amusé à se déguiser en costume traditionnel du XVIIIe siècle, et à lire en public la déclaration d’indépendance. Le fier sourire qu’il arbore prononçant à haute voix la « poursuite du Bonheur » est vite perdu quand il baisse la tête et récite rapidement le passage sur « les Indiens, ces sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout détruire, sans distinction d’âge, de sexe ni de condition. »
Je pense de même à un concert organisé sur le campus par l’ensemble de jazz officiel de l’US Air Force, dont le chef d’orchestre ; après avoir invité les jeunes à s’inscrire, et remercié les anciens ayant servi ; a tenu à terminer son concert par un message d’union ainsi qu’une reprise de la fameuse ballade folk « This Land Is Your Land » de Woody Guthrie, chanteur américain de la première moitié du XXe siècle pourtant loin d’être pro-armée. Je pense enfin à toutes ces personnes passant leur temps à vivre dans la peur et l’obscurantisme, qui pourtant tournent aveuglement les yeux à l’un des rares événements incontestablement positifs de l’histoire de l’humanité : à savoir la mission pacifique d’exploration scientifique de la Lune Artemis II, dont l’intérêt si faible était responsable de la non-organisation de quelconque évènement locaux de vulgarisation ou de partage de la mission et de ses bénéfices s’étendant bien au-delà du secteur spatial, m’avouait un officiel du musée des sciences de Little Rock.

Exposition d’art sur le campus de l’université de Central Arkansas.

De temps à autres, diverses organisations politiques tenaient des stands sur le campus, comme celle du défunt Charlie Kirk.

Sur le campus, il arrive souvent de se faire interrompre par quelques étudiants vous vantant les mérites du christianisme, sans pour autant atteindre ce niveau d’extrêmes.

Et le vrai bonheur ?

Dans ce pays en théorie laïque selon la Constitution, ce genre de signe apparaît pourtant dans les salles de classe de l’université. Un jour notre professeur d’histoire nous fait en cours une remarque légèrement caustique sur la présence d’un tel signe en lieu public. Lors d’une autre classe, il nous demande par quel titre l’époque actuelle des États-Unis pourrait être qualifiée dans le futur, un étudiant répond : « la violence que Trump a engendrée ».

Une manifestation plus petite, mais tout aussi importante, à l’échelle de l’université. J’y serais bien allé si seulement la communication plus ou moins bancale des organisateurs me l’avait permis.


Lors des célébrations officielles des 250 ans de l’indépendance par l’université, les étudiants sont invités à accrocher des petits mots anonymes à un arbre doré.





Une autre référence à l’indépendance de 1776.

Et bien avant que je puisse réellement m’en rendre compte, ainsi se terminait mon séjour. La prétendue « hospitalité sudiste » de nos jours m’a semblé réelle, et je n’avais aucune hésitation à appeler Conway ma maison après tous ces mois. Quittant cette bulle de bonheur, un nombre infini de questions se posait alors à moi une fois rentré. J’avais vécu l’expérience la plus incroyable de ma vie, créé des amitiés que je n’aurais jamais imaginées, et accédé le temps d’un semestre à rien de moins qu’une seconde naissance dans un nouveau monde. Du point de vue de ma simple observation sociale et politique du pays : j’avais vu la division, la polarisation, et les rejets réciproques, mais j’avais aussi retrouvé une autre société imagée mais aveugle, bruyante mais sourde, qui m’a aussi rappelé à quel point la mienne était très loin d’en être épargnée.
J’avais vu de tout, dans un pays où l’expression publique est vue comme l’idéal de l’application la plus populaire de la démocratie. 250 ans après sa théorisation, le bonheur des prétendus premiers Américains semble rester au stade de promesse pour leurs descendants. Alors que je suis de nouveau exposé aux mêmes combats que j’avais innocemment laissés l’espace d’un instant, je ne peux m’empêcher de me rappeler ce qu’une intervenante à la manifestation « No Kings » de mars 2026 disait à la foule nombreuse : « Chacun d’entre vous ici fait la différence, juste en étant là. […] Seulement, manifester est une chose, marcher est une chose, mais il faut aller plus loin derrière, il faut s’engager au-delà. » Et alors que je suis de nouveau soumis aux mêmes bruits que j’avais paisiblement quittés l’espace d’un instant, je ne peux m’empêcher de penser à un de ces manifestants qui me dit : « Tu viens de France ? S’il te plaît, fais bien comprendre aux gens en France que l’Amérique, ce n’est pas Trump. Nous ne sommes pas Trump. »
Enfin, je souhaiterais terminer avec une simple rencontre. Celle de Richard : vétéran de la guerre au Vietnam, ancien républicain ayant changé pendant l’ère Reagan, amoureux de la nature, particulièrement en colère contre le nationalisme chrétien, détestant Trump et les millions d’omis qui l’ont mis au pouvoir directement ou indirectement, et étudiant à l’université de Central Arkansas, bénéficiant d’un programme propre permettant aux retraités de suivre des cours gratuitement à l’université. Un homme avec qui j’ai peu parlé, mais que je voyais souvent dans un coin du restaurant universitaire. Du haut de son âge, il me dit un jour : « Je m’estime très chanceux d’être ici aujourd’hui, regarde, je peux manger avec des étudiants du monde entier ! Ce que moi j’étudie, c’est le “bonheur personnel”, et je compte bien continuer à étudier ça les années suivantes ! »
Quant à moi, homme blanc européen du début du XXIe siècle aimant la culture américaine probablement plus qu’il n’est capable de l’avouer, étudiant de 21 ans de retour dans une ancienne identité, je ne peux m’empêcher de me demander où est ce bonheur qu’il nous reste à poursuivre.
Sources
- L’Amérique en guerre, Pierre Haski, Farid Abdelouahab, Pascal Blanchard, Hikari / Arte G.E.I.E / Pictanovo, 2025, 00:01:23. ↩︎
- Arkansas Chinese Heritage Project, University of Central Arkansas, https://arkansaschineseheritage.org. ↩︎
- Center for Mark Twain Studies, Elmira College, Matt Seybold, 21 février 2018, https://marktwainstudies.com/the-apocryphal-twain/if-you-dont-read-the-newspaper-youre-uninformed-if-you-do-youre-misinformed/. ↩︎
- « Third No Kings protest draws 8 million worldwide to push back on Trump administration », The Guardian, Lex McMenamin, Fabiola Cineas, Rachel Leingang, Amy Qin, 29 mars 2026, https://www.theguardian.com/us-news/2026/mar/28/no-kings-protests-trump. ↩︎
- « For survivors of Japanese American prison camps, Trump’s deportation campaign has disturbing echoes », CNN, Zoe Sottile, Hanna Park, 16 février 2026, https://edition.cnn.com/2026/02/16/us/japanese-immigrants-camps-ice-trump. ↩︎


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