
Luana Antunes Costa, professeure à l’Institut de langages et littératures de l’université de l’Intégration internationale de la lusophonie afro-brésilienne, a consacré une grande partie de ses recherches au développement du concept de « Sentipenser ». Une pensée afro-latino féministe dont elle a présenté les résultats de ses travaux lors d’un colloque à Paris. Elle a accepté de présenter ses travaux pour la Rédac Pop.
Il y a l’expérience d’un corps, une pensée qui se structure et une parole qui en ressort. Voilà une brève façon de résumer le courant de pensée intitulé le « Sentipenser ». Initialement proposé par le sociologue colombien Orlando Fals-Borda, ce concept est aujourd’hui porté par la professeure Luana Antunes Costa.
Professeure à l’Institut de Langages et Littératures de l’Université de l’Intégration Internationale de la Lusophonie Afro-brésilienne (UNILAB/CE) au Brésil depuis 2016, Luana Antunes Costa est une militante du mouvement féministe noir-brésilien.
Elle avait été invitée par la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH) comme Directrice d’Études Associée. Lors de son séjour en France, Luana Antunes Costa a également été professeure invitée à Sciences Po-Bordeaux et responsable du cours Épistémologies du Black Feminism nord-américain et du Feminismo negro-brasileiro de 2025 à 2026.
Ce 9 février, elle a été à l’origine d’un événement à la Fondation Maison des sciences de l’homme de Paris s’intitulant Sentir, penser, agir, rencontre et débat sur les poétiques politiques des femmes afro-diasporiques. L’objet de cette rencontre-débat était de développer une pensée décoloniale : « le sentipenser » afin de parler de la colonialité du monde actuel.
Pour la Rédac Pop, Luana Antunes Antes a pris le temps d’expliquer les enjeux du Sentipenser.
Émission
Retrouvez l’intégralité de l’entretien avec Luana Antunes Costa :
Une stratégie de lutte : Sentir-penser-agir
Le Sentipenser est une stratégie de lutte, d’affirmation et de maintien de la vie présente dans les territoires latino-américains. Il s’agit d’une manière d’affirmer la relation politique et symbiotique entre le corps-territoire, le corps des femmes, le corps psychique et émotionnel de chaque sujet qui habite — et est habité par — la Terre. Cette notion est au cœur des luttes menées par les féminismes communautaires, les féminismes noirs, par d’autres mouvements sociaux de femmes et leurs communautés contre la colonialité, le néocolonialisme, le capitalisme, le racisme, le patriarcat et d’autres systèmes hégémoniques et prédateurs des peuples da Abya Yala/Améfrique Ladine (cf. Léila Gonzalez, 1989).

Luana Antunes Costa, professeur à l’UNILAB/CE © UBM
Le concept de Sentipenser a été proposé par le sociologue colombien Orlando Fals-Borda en 2009. Il place au cœur de la théorie critique et sociologique une vision du monde ancrée dans les savoirs populaires, selon laquelle émotion et raison coexistent comme axes fondateurs des significations du monde. « Il a nommé quelque chose qu’il a trouvé dans son expérience, parmi la communauté paysanne de pêcheurs, pêcheuses de la partie du Caraïbe colombien » précise Luana Antunes Costa. Elle ajoute que « c’est la communauté qui a développé ce concept en fait, comme une construction épistémique, mais aussi d’un vécu […] et lui, il a fait un mouvement vers la communauté ».
Luana Antunes Costa met en dialogue le Sentipenser, avec les analyses d’Awa Thiam, anthropologue et féministe sénégalaise. Elle prend l’acte d’écoute de l’énonciation des femmes africaines comme méthode radicale en faveur de la vie des femmes et de leurs communautés, alliant la pratique théorique à l’action, que Luana Antunes Costa résume comme « rendre la parole agissante ».
C’est en étant porté par ces dynamiques, que Orlando Fals-Borda « a créé des stratégies pour affronter, la colonialité et les asymétries des pouvoirs ».
Le Sentipenser c’est se penser « dans un mouvement avec la planète ». C’est agir en partant de l’expérience du corps, en considérant que l’être physique et métaphysique ne peuvent se dissocier. « C’est quelque chose qu’on vit dans les communautés populaires [et]dans mon cas, dans la communauté des femmes noires » explique la professeure de l’UNILAB/CE. Une façon de vivre très présente dans plusieurs mouvements de femmes issues de l’histoire du marronnage.
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Plus largement, cette analyse peut se transposer dans différentes expériences comme en témoigne le livre Parole aux négresses d’Awa Thiam. L’expérience des femmes africaines est mélangée avec une réflexion féministe. Une façon de penser et de créer aussi de l’épistémologie dans une dynamique d’action. Parler devient un acte lutte au même plan que l’action. Tous deux s’inscrivent dans le mouvement de construction d’un nouveau monde, à partir d’une parole ou d’une pensée. La pensée « c’est aussi une action sur cette réalité » explique Luana Antunes Costa.
« On ne peut faire la révolution dans un corps triste ».
Luana Antunes Cost parle « des corps ». Elle explique qu’il y a les corps individuels, comme sujet singulier. Ce sujet singulier n’existe que parce qu’il y a la communauté. Et la communauté existe parce qu’il y a cette personne. Ainsi, la communauté devient elle aussi un corps. « Donc on va parler d’un corps individuel, et d’un corps collectif, de la communauté ». De manière plus élargie, ces deux corps font partie d’un autre corps, celui de l’environnement, qui est le « corps territoire ».
Elle prend l’exemple du mouvement des Margaridas, mouvement des femmes rurales notamment la région du Nord-Est du Brésil. Elle explique toute l’organisation de ce mouvement consiste à «attacher la lutte des femmes, à la vie des femmes, à la vie de la communauté et à la vie du territoire […] ce n’est pas séparé, en fait ».
Elle décrit ici une pensée communautaire sur le modèle des communautés natives des Amériques mais aussi parmi des communautés africaines, au sens large. « C‘est beaucoup, bien sûr, beaucoup de cultures [africaines], mais là je parle plus sur la question de nos héritages au Brésil ». Elle prend l’exemple du peuple Bantou et de l’Ubuntu. Un concept qui évoque l’humanité, la solidarité et la connexion entre les individus. L’idée est d’affirmer que « je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ». Ce qu’elle s’attache à décrire ce sont les relations et les attachements substantiels entre l’individu et la communauté.
Les communautés noires du monde sont considérées comme des sociétés racisées et basées sur une asymétrie du pouvoir avec les sociétés occidentales. Basées sur la colonisation, dont il reste une colonialité. Et dans ce sens, il y a un corps qui subit toute cette violence. Reprenant une affirmation de la Révolution bolivienne, elle affirme qu’« on ne peut faire la révolution dans un corps triste […]on va penser, à partir de cette phrase, sur la colonialité, sur comment le travail impacte directement et bien sûr les mauvaises conditions de travail, les asymétries de pouvoir ». Cet impact se traduit tant sur les corps individuels, que les corps de la communauté.
Elle associe un corps triste à un corps malade, « et la maladie, comme des sentiments plus heureux, ne sont pas individuels ». L’académicienne enjoint les peuples dominés à affirmer la joie comme une stratégie de combat à opposer aux violences historiques qui traversent les corps. Elle prend l’exemple du carnaval. « Le carnaval [brésilien] est un besoin, parce qu’on a beaucoup souffert, on souffre encore comme un collectif, comme un corps collectif donc dans ce cas, créer des espaces de la production de la joie c’est un droit humain et c’est aussi peut-être une manière d’affirmer une décolonialité des corps »
«A mon avis, la joie est révolutionnaire » conclue-t-elle. Le mouvement de réaffirmation des corps est un acte révolutionnaire. La joie s’oppose à des siècles de déshumanisation, qui ont commencé avec l’esclavage où le corps noir a été transformé en une marchandise. « L’affirmation d’une fête collective qui résiste jusqu’à aujourd’hui, c’est une stratégie de maintien de la vie ».
Comme l’explique Julien Suado et Mame Fatou Niang dans leur essai Universalisme penser en dehors c’est déjà tenter de guérir. Dans cet essai, elles remettent en perspective l’universalisme dit « républicain », et proposent une définition nouvelle d’un universalisme décolonial, à la fois mouvant et pluriel.
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Luana Antunes Costa pointe du doigt la difficulté française d’aborder certains sujets comme le racisme. « En fait, c’est tout le problème […] c’est un pays qui n’assume pas son histoire coloniale, qui n’assume pas son passé esclavagiste et qui préfère renier tout ça pour pouvoir affirmer des valeurs, d’universalisme, d’humanisme biaisés, finalement, pour pouvoir éviter d’avoir à trancher ces questions, d’avoir à se prononcer même sur ces questions, en fait ».
Le racisme, partout, existe comme un fait historique. Des auteurs et autrices sont passés par la force poétique pour diffuser une parole historiquement invisibilisée.
Diffuser une expérience inconnue : la voie de l’empathie radicale
Les élans de générosité et d’humanité sont malheureusement conditionnés par la part d’empathie que suscite telle ou telle situation. La docteur en neurosciences Samah Karaki tente de démontrer dans son essai L’empathie est politique que l’empathie est un piège car biaisé par la société dans laquelle évolue les individus. Elle propose ainsi une autre façon de s’intéresser à autrui. Son travail tend à rationaliser les vécus au regard des violences systémiques et à ainsi déconnecter les luttes des histoires personnelles et individuelles.
L’analyse de la professeure de l’UNILAB-CE s’inscrit quant à elle dans les travaux de Terri Givens dans son essai, Empathie radicale : trouver une voie pour combler les fossés raciaux. Terri Givens souligne la nécessité de comprendre et d’agir contre le racisme systémique à travers le prisme d’histoires personnelles et d’idées pratiques. Ainsi, il tend à combiner mémoires, recherches et conseils pratiques pour inciter les lecteurs à s’engager dans une empathie radicale, c’est-à-dire à prendre des mesures fondées sur la compréhension des expériences vécues par les communautés marginalisées.
Son ouvrage associe récit personnel, à une analyse et des mesures pratiques qui encouragent les lecteurs à comprendre le racisme systémique et à agir en conséquence. Un travail qui implique une écoute active de son public.
Luanan Antues Costa s’inscrit dans la nécessité d’une prise en compte de l’expérience et de l’histoire des corps dans la dénonciation des violences et des rapports de domination. Prenant pour point de départ de son analyse l’expérience des peuples afro-brésiliens, elle considère que l’espèce humaine fait partie de la nature. Un marqueur essentiel dans la philosophie afro-brésilienne. Un héritage des cultures africaines, des cultures des peuples originaires du Brésil, les peuples natifs. « Nos pas viennent de loin » explique-t-elle. Cette lourde histoire indique une direction qui modifie la façon de penser et de relationner.
Luana Antunes Costa appelle également à réviser les universités. Elle prend l’exemple de l’expérience UniLab. Une nouvelle université née à partir d’un grand mouvement historique des femmes noires au Brésil, un mouvement des peuples originaires des peuples natifs, des peuples de la campagne.
Cette université, créée sous la présidence de Luiz Inácio Lula da Silva, a été créée pour établir une coopération avec les pays africains. Son action consiste à créer « des possibilités de développement pour les régions où il n’y avait pas d’université ». Dans cette dynamique les professeurs-chercheurs travaillent étroitement avec les communautés. Dans une configuration moins académique, et hiérarchique, l’un des objectifs est de créer du lien.
Cette université est très critique de l’organisation structurelle hiérarchique et parfois déconnecté entre la production du savoir et sa transmission.
Luana est encore à la recherche de schémas et possibilités pour construire ces liens. Elle concède que son approche est intimement liée à son expérience personnelle. Enfant d’une « éducation populaire » elle appelle à la création de davantage d’espaces de dialogue où l’écoute serait un projet politique.
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Ce mouvement est étroitement lié aux politiques publiques. Celles-ci devant être en faveur du décloisonnement des univers expliquant que « l’université est un espace de pouvoir ». Elle entend rappeler que des voix naissent en dehors des lieux de pouvoir. Des voix qui sont aussi génératrices de savoirs. Aux yeux de Luana Antunes Costa, la production universitaire, si elle n’est pas largement diffusée, n’a que peu de valeur. Elle s’oppose à un savoir qui catégorise et hiérarchie les voix.
Or, au Brésil et ailleurs, des intellectuels tentent de construire des espaces plus pluriels, plus divers mais fondée sur des politiques publiques de mise en relation. «Il faut toujours penser [ces questionnements] d’une façon collective ».
Mettre en mouvement une expérience par la poésie
Cette diffusion du savoir et des expériences par la relation se retrouve aussi dans la Poétique de la relation d’Édouard Glissant. La poésie devient ici une façon de penser et de vivre. Ici, « l’essence des pensées, nous amène toujours vers une poétique de la vie » explique-t-elle. Il est question d’une poésie de l’existence qui se retrouve dans plusieurs mouvements, comme la danse, le théâtre, ou le chant. Il s’agit d’une disposition corporelle, individuelle et collective pour la beauté. « Mais ce n’est pas cette beauté classique, normée, mais la beauté de la vie » précise-t-elle.
La poésie devient un moyen de créer les conditions pour pouvoir accueillir une parole qui serait extérieure à soi. Une sortie de soi pour pouvoir apprendre et écouter la parole de l’autre, prenant en compte l’altérité. Cette association du poétique révolutionnaire s’aligne sur le modèle de la poétesse Audre Lorde, qui parle de l’érotique comme puissance révolutionnaire.
Elle met ce mouvement de vie en relation avec le système capitaliste, patriarcal. Un système qui force le corps à apprendre la dissociation du plaisir et du travail. Penser la possibilité, c’est déjà ne pas accepter la parole imposée. La manifestation d’une volonté de guérir un corps malade du capitalisme est déjà un mouvement de révolution.
Références
- Lissell Quiroz (historienne et professeure d’études latino-américaines à CY Cergy Paris Université)
- Les éditions Anacaona
- Jamila Ribeiro (philosophe, écrivaine et professeure afro-brésilienne)
- Lélia González sur améfricanité (intellectuelle, écrivaine, militante, enseignante, philosophe et anthropologue afro-brésilienne)
- Jules Falquet (philosophe et sociologue, spécialiste des questions d’intersectionnalité et d’imbrication des rapports sociaux)
- Conceição Evaristo (écrivaine afro-brésilienne)
- Ana Caona.
Article et émission : Steven Miredin


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