Lorsque les politiques nient le réel, les chercheurs se mobilisent : rencontre avec le démographe François Héran

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François Héran au micro de Zotéli au lycée Jean-Zay. Photo Zotéli

Une grande partie de la classe politique ne connaît rien à l’immigration. Sur les questions migratoires, le débat politico-médiatique est envahi de fausses informations, d’erreurs et d’idées reçues. Désormais, le fact-checking des journalistes et les études statistiques ne suffisent plus. Face à cela, le démographe et statisticien François Héran propose d’inventer ou de réinventer des formes nouvelles pour lutter contre le délitement de la vérité. Le 27 janvier, l’association Philomania l’a convié au lycée Jean-Zay pour présenter ses analyses.

Ces dernières années, il ne se passe pas une élection, un débat, sans que les questions migratoires ne soient abordées. Chacune des prises de parole fait l’objet de fact-checking et presque toutes font l’objet de rectifications statistiques et/ou juridiques.

Ces contre-vérités ont conduit à la publication de centaines de rectificatifs au cours des trente dernières années. Les acteurs politiques et médiatiques vendent une figure fantasmée de « l’immigré ».


Entretien

Retrouvez l’entretien complet de François Héran réalisé par Steven Miredin avec les moyens techniques de Zotéli (Zone de télévision libre, la web-tv participative du 108).


Mais la multiplication des discours, a minima erronés quand ils ne sont pas volontairement mensongers, a amenuisé l’efficacité des études de vérification des faits. La vérité révèle des limites inquiétantes face à des convictions politisées et émotionnelles. L’extrême droite et la droite brandissent la stratégie du bouc émissaire. Une tactique que les dernières législatives ont montrée malheureusement payante.

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C’est pour penser de nouvelles formes de lutte que le 27 janvier, l’association Philomania a convié François Héran au lycée Jean-Zay d’Orléans. Ce rendez-vous pris avec ce spécialiste des questions d’immigration visait à trouver le moyen d’inventer ou de réinventer de nouvelles formes narratives, plus incarnées et moins défensives, pour toucher véritablement les esprits.

Le double fact-checking : une bataille statistique et juridique

C’est un fait, l’immigration est un mouvement de fond qui s’observe à l’échelle mondiale. C’est à ce titre que le statisticien François Héran déclare qu’il « n’est ni pour, ni contre [l’immigration], mais avec. Cela veut dire qu’on ne peut pas faire sans. »

Par son travail, il cherche à montrer l’absurdité des volontés politiques qui souhaitent réfréner ou inverser la courbe de l’immigration. « Il faut se faire à l’idée qu’il faut faire avec et que l’immigration est un fait banal », déclare-t-il.

Se posent alors plusieurs interrogations, lorsque des personnalités comme Bruno Retailleau, confrontées à des réalités chiffrées, sont capables d’affirmer que « la réalité dément cette étude ». François Héran rappelle qu’il existe « une pluralité d’analyses chiffrées qui aboutissent à une convergence ». Il s’appuie à démontrer que la réalité des chiffres est contraire aux fantasmes politiques.

Sauf que, désormais, même les études statistiques convergentes ne suffisent plus. La réalité démontrée est désormais infirmée par les imaginaires fantasmagoriques, qui proviennent de plus en plus souvent des paroles officielles. Une tendance observée et analysée par le politologue Clément Viktorovitch dans son dernier ouvrage Logocratie.

Une ignorance de ses propres chiffres

François Héran observe que la classe politicienne fait preuve d’une ignorance – volontaire ou non – de ses propres chiffres. À ce niveau, il faut rappeler qu’une partie des chiffres est produite par le ministère de l’Intérieur lui-même. Sur ce point, le chercheur estime « qu’en ces matières, les politiques poursuivent leur intérêt avec une rhétorique conforme à leur vision des choses et se moquent de la vérité ».

La réalité se trouve exclue du débat public. C’est la raison pour laquelle il insiste sur la nécessité de poursuivre le fact-checking. Le maintien de cette pratique journalistique est essentiel pour le débat public. Sur le modèle de revues juridiques comme Les Surligneurs, il insiste sur la réalisation d’un double fact-checking. Ainsi, il appartient d’opérer à la fois une vérification « statistique » et « juridique », qu’il considère comme « séparable ».

Depuis plusieurs années, le legal-checking est venu en complément du fact-checking des journalistes. Le droit fait aussi l’objet de désinformation qui altère la perception de la réalité. Le débat démocratique s’en trouve biaisé et entraîne un risque majeur : celui de la désintégration de l’État de droit. 

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François Héran rappelle qu’une partie de l’immigration est liée au droit. Il réaffirme qu’une « grande partie de l’immigration vient parce qu’elle en a le droit ». Il dénonce également les campagnes de désinformation réalisées autour de l’article 8 de la Convention européenne des Droits de l’Homme (cf. droit à la vie privée et familiale). Bien souvent, la Cour de Strasbourg met en balance cette disposition avec plusieurs principes pour aller dans le sens des États plutôt que des individus. 

« Il faut sans cesse se battre », souligne le démographe. « Le combat peut paraître désespéré, mais […] j’ai le sentiment que de plus en plus de parlementaires m’écoutent. » Le statisticien est conscient de la portée relative de son discours qu’il pense pouvoir contrebalancer par la pluralité.

La guerre des chiffres est déclarée

La loi de Brandolini est ce principe selon lequel la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter une sottise est supérieure à celle nécessaire pour la produire. C’est exactement à cela que se trouvent confrontés François Héran et nombre d’autres spécialistes sur les plateaux télé.

Il constate que les mensonges percutants sont davantage plébiscités par les journalistes de plateau et autres « toutologues ». En réalité, François Héran, comme d’autres, se retrouve confronté au mur de l’audimat. En ce sens, il concède qu’« il faut trouver le moyen d’intéresser les gens à la vérité sans passer toujours par les démonstrations chiffrées ».

Le problème que souligne le spécialiste des questions migratoires est qu’initialement, « les instituts statistiques ne se battent pas sur le même plan que les politiques, qui, eux, mènent une bataille culturelle ». Mais désormais, la classe politicienne a décidé de s’emparer des études statistiques pour « remplacer une vision objective par une vision subjective qui est une manipulation ».

Le statisticien prend l’exemple de Bruno Retailleau qui tente de s’approprier le chiffre du nombre de nouveaux migrants chaque année en France. Il souligne que le politicien parle en chiffres absolus dans le but volontaire de tromper son auditeur. François Héran privilégie, lui, les chiffres en proportion.

Avec une telle intrusion dans leur domaine de travail, il estime que les chercheurs ne peuvent plus rester dans la neutralité : « Les politiques font intrusion dans le domaine de la science. […] J’ai pour devoir de réagir quand le politicien rentre sur mon terrain. »

La contre-offensive narrative

Dans une époque où les fake news prolifèrent et sont reprises par des partis politiques, la réalité chiffrée ne suffit plus. Face à l’impuissance des chiffres, le statisticien constate qu’il manque un narratif basé sur la vérité.

C’est dans ce but que François Héran a soutenu l’enquête « Trajectoire et Origines » (dite TO). Née d’une collaboration entre l’Ined (Institut national d’études démographiques) et l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques), TO est l’alliance de la recherche publique et de la statistique publique.

TO a fait l’objet de deux éditions (2008-2009 et 2019-2020). L’enquête visait à établir des statistiques nationales sur la diversité des populations en France métropolitaine et étudier comment les origines migratoires influencent le devenir des personnes.

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François Héran est notamment revenu sur l’un des résultats de l’enquête. L’une des questions posées à la population sondée portait sur le pays de naissance des parents et grands-parents. Le résultat : 31% de la population vivant en France est liée à l’immigration sur au moins trois générations. Dès lors, il démontre que les volontés politiques à vouloir calculer le coût de l’immigration n’ont aucun sens. Dans le même temps, il indique que sur ces 31%, 5 à 6% des sondés ont leurs quatre grands-parents immigrés. Cela signifie qu’il y a eu des unions mixtes. 

L’analyse de François Héran est que « les populations ne se séparent pas, mais se rapprochent ». Il poursuit en expliquant « qu’en France, la minorité ne s’oppose pas à la majorité, mais la majorité élargit ses contours ». Et ce nouvel ensemble accueille à son tour les minorités suivantes. François Héran démontre ainsi que la majorité est une notion fluctuante selon les générations. Les résultats de cette étude viennent directement contredire le fantasme du « grand remplacement » qui tend à figer la majorité dans le temps. 

Des combats de plus en plus durs à tenir

La droite et l’extrême droite mènent des combats d’arrière-garde « sans avenir pour eux ». Ils vendent une France immobile et millénaire qui est « un rêve puéril », d’après le statisticien. Il énonce, à ce titre, qu’« aucune nation européenne n’a jamais été immobile ». Il appelle à ne pas se laisser tromper par les dénominations vides de sens, comme le « droit à la continuité historique » qui n’est rien d’autre que « la version chic du grand remplacement ». Mais il concède que ces combats sont de plus en plus durs à tenir, compte tenu de l’avancée de l’intégration, comme une sorte de back-clash du racisme.

La confrontation d’idées est souhaitable et salutaire. Et le doute, la complexité, sont inhérents à la réflexion. Mais les faits sont uniques et incontestables. Or, nombre de personnalités d’extrême droite et de droite mêlent leurs opinions et idéologies aux faits pour créer une contre-vérité privée de fondements réels et factuels. Elle ne s’appuie que sur des fantasmes et des idées reçues.

Une « vérité » alléguée sans fondement n’est qu’un mensonge et rien de plus. Et c’est lorsque le réel ne sert plus de fondement que toutes les idées de démocratie ou d’État de droit disparaissent.

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Steven Miredin