Écrire pour survivre au génocide tsigane : les mots de Ceija Stojka racontés par Marina Touilliez au Cercil

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Lecture des textes de Ceija Stojka par Marina Touilliez au Cercil. Photos Steven Miredin

Pour une nouvelle Nuit de la lecture à Orléans, le Cercil (Musée-Mémorial des enfants du Vel d’Hiv) a souhaité mettre à l’honneur le travail de mémoire de Ceija Stojka, survivante du génocide tsigane. C’est dans ce cadre qu’a été invitée Marina Touilliez, le 22 janvier 2026.

Il existe très peu de témoignages sur le génocide des roms. En raison d’une tradition essentiellement orale, les récits écrits de survivants et survivantes roms sont rares. Et cette rareté en fait toute leur valeur, comme pour celui de Matéo Maximoff.  

En Autriche, c’est la poétesse, écrivaine et peintre Ceija Stojka qui a ouvert la voie pour une reconnaissance du génocide. Rescapée des camps de la mort, il lui a fallu presque cinquante ans pour enfin oser briser le silence et faire cesser l’oubli.

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Le 22 janvier 2026 à Orléans, c’est la journaliste et conférencière Marina Touilliez qui a présenté l’œuvre de Ceija Stojka. Lors d’une Nuit de lecture au Cercil (Musée-Mémorial des enfants du Vel d’Hiv), elle a mis en lumière l’une des rares voix racontant de l’intérieur le génocide administrativement programmé des Tsiganes. Ayant déjà travaillé sur l’œuvre d’Hannah Arendt, elle a vu en l’œuvre de Ceija Stojka la même « force de vie qui va faire quelque chose de fort de l’expérience nazie ».

Lorsque la mort devient réconfortante

En 1938, Ceija Stojka a 5 ans. Elle est l’avant-dernière d’une fratrie de six enfants. Elle appartient au clan tsigane et vit dans la campagne autrichienne. En mars 1938, les nazis occupent déjà l’Autriche et y instaurent une politique de persécution des Tsiganes, déjà en vigueur en Allemagne. En décembre 1938, la circulaire nommée « Lutte contre le fléau tsigane » est le point de départ d’une persécution brutale des communautés d’Autriche (également appelées « roms-sintés »).

En octobre 1939, un décret interdit aux Tsiganes de voyager. Ceux-ci sont exclus des écoles, assignés à résidence, entourés de clôtures et de grillages. Les rafles s’enchainent et les cachettes se font de plus en plus rares.

Le 3 mars 1943, Ceija a 9 ans. Elle ne le sait pas encore mais les Allemands viennent de prendre un nouveau décret qualifiant les Tsiganes de « race à détruire ». Le génocide est administrativement lancé. Ceija est déportée au camp d’Auschwitz-Birkenau.

À l’instar des Juifs, les Tsiganes ne sont pas soumis à une sélection. Ils sont envoyés directement vers « le camp tsigane ». Là-bas, ils sont tatoués, tondus et entassés dans des baraquements. Les enfants, aussi, sont soumis au travail forcé visant à embellir le lieu de vie des SS. L’enfer est son quotidien (les appels à n’en pas finir, les mises à mort sauvages, la faim, le froid, les coups, l’épouillage mensuel avec un liquide puant qui brûle la peau et fait tomber les ongles, le typhus, les cadavres jusque dans les baraquements).

Ceija et les quelques survivants de sa famille savent pour les chambres à gaz. Par deux fois, elle y échappera. La seconde fois, elle est prête à mourir, heureuse de retrouver son père et ses frères.

Sadisme et mauvais traitements

En 1944, Ceija est envoyée au camp de femmes de Raven Brück. Elle y sera de nouveau soumise au travail forcé. Elle y perd une amie, victime des tests de stérilisation. Le sadisme et les mauvais traitements des surveillantes pleuvent sur elle. La solidarité est le seul espace de chaleur.

Projection des œuvres de Ceija Stojka.

Pour aller plus loin

Pour découvrir certaines des oeuvres de Ceija Stojka, le site d’Aware (Archives of women artists, research and exhibitions) propose son regard sur une exposition datée de 2018 à la Maison rouge de Paris. Elle est à retrouver dans ce lien.


Au début du mois de janvier 1945, Ceija arrive avec sa mère au camp de Bergen Belsen. Ici, la désolation règne. Des montagnes de cadavres, des baraques vides, de maigres soupes de rutabaga avec beaucoup de sable, pas d’eau. La baraque de Ceija n’a même pas de toit. Pour se protéger du froid, elle plonge dans les tas de cadavres. Les morts deviennent des protecteurs.

Au printemps, Ceija mangera de la terre, de l’herbe, de la résine d’arbre, des tissus, de la laine et sa mère refusera qu’elle se nourrisse des entrailles des morts. 

Le camp Bergen Belsen est découvert le 15 avril 1945 par les Britanniques. Ceija a 11 ans, et elle y a passé plus de trois mois. Après la libération, les vivants cohabitent avec les morts et cela pendant plusieurs semaines. Le nombre de cadavres est tel que les Britanniques ne parviennent pas à tous les enterrer.

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Ceija, ayant retrouvé ses sœurs survivantes, va devoir se battre pour survivre dans l’Autriche d’après-guerre. Elle sait qu’elle et sa famille ont eu beaucoup de chance de pouvoir se retrouver, alors que le génocide a fait plus de 200.000 victimes. Dans l’Autriche orientale d’où vient Ceija, plus de 89% des Tsiganes n’ont pas survécu au Troisième Reich.

Par peur d’être englouties par le chagrin, les familles roms évoquent à peine le génocide. Une crainte constante du retour des persécutions les habite. La haine n’a pas disparu avec le régime nazi. Et même leurs enfants ne savent pas ce qu’ils ont vécu. Pourtant, les réflexes et la mémoire perdurent et Ceija ne peut oublier. Alors elle commence à écrire en cachette.

Revivre la « parenthèse Auschwitz » devant la page

À l’hiver 1986, la journaliste Karin Berger cherche à récolter les témoignages des rescapés tsiganes. Après plusieurs rencontres avec Ceija Stojka, une confiance nait entre les deux femmes et Ceija décide de lui montrer ses notes. De cette rencontre naitra le livre Nous vivons cachés. Avec cet ouvrage, Ceija est la première rescapée à rompre publiquement le silence sur le génocide. Si, dans un premier temps, les Roms désavouent Ceija, au début des années 1990, des associations tsiganes se créent en Autriche, revendiquant des droits et une reconnaissance.

« Elle écrit d’une façon très saisissante », explique Marina Touilliez. Selon elle, le travail de Ceija Stojka « donne de la force malgré [tout en montrant] toute l’horreur et l’espoir d’une vie ».

L’histoire de Ceija devient l’une des plus publiées d’Autriche. Elle a porté à la connaissance de toutes et tous l’histoire et la culture tsigane, ainsi que leur lutte pour la survie au génocide. C’est aussi l’un des rares témoignages contre l’oubli, contre ce qu’elle a pu qualifier de « parenthèse d’Auschwitz ». Son histoire montre la vitesse presque fulgurante avec laquelle, au sortir de la guerre, les Roms sont redevenus des « Roms ».

Sur ce point, Marina Touilliez estime que l’oubli du génocide rom n’est pas un cas isolé. « On le voit à chaque génocide », déclare-t-elle. Après chaque extermination ou guerre, les populations sont frappées par « un temps de déni », puis s’en suit un long oubli. Mais le déni, « qui est une particularité française, [masque] un fond raciste qui empêche de s’intéresser à une communauté ».

La rencontre contre le racisme

La France n’est pas étrangère au massacre des Roms. À ce titre, il faut rappeler que le camp d’internement de Jargeau a maintenu enfermés des Tsiganes jusqu’en décembre 1945, soit après le départ des Allemands. L’État français n’a reconnu sa responsabilité dans la déportation des gens du voyage qu’en 2016. L’anti-tsiganisme est toujours présent en Europe. Le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, évaluant la tolérance en France, montre qu’en 2024, les Roms restent la minorité la plus rejetée du pays.

Cette dernière donnée n’aurait sûrement pas étonné Marina Touilliez. Et pour cause, elle considère que « les choses ne se répètent pas. […] Nous sommes dans la même séquence historique. Certaines circonstances nous ont fait croire être à l’abri du racisme et du génocide. » Les derniers chiffres des instances étatiques confirment la tendance dénoncée depuis longtemps par les associations et militants.

L’extrême-droite et la droite-extrême, validées par la macronie, ne cessent de pointer « l’autre » comme responsable des crises politiques et économiques. Sur ce point, Marina Touilliez dénonce : « On n’a pas réglé les problèmes qui font, qu’en cas de crise politique ou économique, nous replongeons vers les mêmes choses. »

Elle rappelle que « le racisme se nourrit de la méconnaissance » et, afin de lutter contre cette tendance fascisante, elle appelle à « faire un pas vers l’autre ». Selon Marina Touilliez, l’action civique et citoyenne ne peut se limiter à de l’éducation et de l’information, mais doit passer par la rencontre, car « le pire, c’est l’isolement, et son ennemi, c’est la rencontre ».

Ceija Stojka a osé lancer une dynamique, quitte à rompre avec les traditions. Aujourd’hui, ses réalisations, tant par ses textes que ses peintures, sont considérées comme une œuvre majeure de l’histoire contemporaine.


Podcast

Retrouvez l’interview complète de Marina Touillez ici.


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Steven Miredin