La bibliothèque Nubar à Paris : un lieu de mémoire pour survivre au génocide arménien raconté par son directeur Boris Adjemian

Boris Adjemian présentant son livre La Bibliothèque et le survivant : un intellectuel arménien au siècle des génocides. Photo Steven Miredin


« S’il y avait eu à cette époque une convention internationale sur le génocide, les premiers à être jugés auraient été les destructeurs du peuple arménien ». En forgeant le mot de génocide suite à la Shoah, l’avocat Raphaël Lemkin avait aussi en tête le massacre, désormais nommé le génocide, arménien. Les batailles pour la sauvegarde de la culture arménienne et la reconnaissance du crime sont une histoire d’un siècle, dont une partie s’est contée à la bibliothèque Nubar située à Paris. Ce mardi 25 novembre, le Cercil a convié son public à venir rencontrer à Orléans l’historien et directeur de la bibliothèque, Boris Adjemian, pour une présentation de son nouvel ouvrage : La bibliothèque et le survivant : un intellectuel arménien au siècle des génocides.

L’histoire de la bibliothèque Nubar, située à Paris, est à l’image de celle des Arméniens au XXème siècle.

Fondée en 1927 par le fils d’un ancien Premier ministre arménien en Égypte, elle est confiée dès sa création à Aram Andonian, un ancien journaliste et écrivain. Il a été un des rares survivants de la déportation des Arméniens de Constantinople en 1915.

L’historien et directeur de la bibliothèque Nubar depuis 2013, Boris Adjemian, est le rédacteur de l’ouvrage : La Bibliothèque et le survivant : un intellectuel arménien au siècle des génocides. En contant l’histoire de son premier directeur, Aram Andonian, il retrace le parcours de ce lieu considéré comme la « Bibliothèque nationale arménienne de Paris ». C’est au Cercil, le 25 novembre, que Boris Adjemian a narré l’histoire de son prédécesseur et celle d’une diaspora survivante d’un génocide.

L’expérience arménienne illustre l’enjeu fondamental pour les peuples diasporatiques d’ancrer leur culture dans un lieu de mémoire.

La reconnaissance « d’un crime sans nom » comme génocide

Lors de cette rencontre, l’historien Boris Adjemian a retracé l’histoire de ce qui se nommait des « crimes sans nom ».

Entre le printemps 1915 et l’automne 1916, presque 1,2 million d’Arméniens ont péri dans ces massacres conduits par le gouvernement turc, contrôlé par le Comité Union et Progrès (aussi appelé les Jeunes-Turcs). L’historien explique que les Arméniens ont eux-mêmes longtemps appelé ce crime contre l’humanité, Medz Yeghern (le Grand Crime) ou Aghet (la Catastrophe). Il met en avant que les Arméniens eux-mêmes n’avaient pas les mots pour qualifier ces évènements.

Et pour cause, dans les années 1920 et 1930, les réfugiés sont animés par des enjeux de survie. La population arménienne est devenue apatride et doit s’installer ou se réinstaller dans des pays d’établissement ou d’accueil.

Le centre de l’action politique sera réalisé, d’une part par la Société des nations, notamment le Haut Commissariat pour les réfugiés, et, d’une autre part, par des requêtes déposées auprès de la section des minorités de la Société des nations. Dans ces requêtes, l’élite européenne arménienne va solliciter l’annulation de la dénationalisation et combattre les lois de spoliation des biens mises en place par le gouvernement ottoman.

À lire aussi sur notre site. L’esclavage est notre histoire : retour sur un crime contre l’humanité et ses abolitions à Semoy


Ces demandes sont prises en charge par des juristes internationalistes qui vont développer, à partir de la situation des Arméniens, la question des droits internationaux humains. Ces juristes développent ainsi une réflexion sur la place des individus dans la sphère internationale. « Une proto histoire de la convention de 1948 », d’après l’enseignante-chercheuse Dzovinar Kévonian, intervenant dans une émission de France Culture en 2015.

Pourtant, les forces alliées, dès mai 1915, parlaient déjà de « nouveaux crimes contre l’humanité et la civilisation » commis par la Turquie. Mais la chercheuse laisse penser que cette qualification était plus une critique adressée à la Turquie qu’une véritable reconnaissance de la souffrance arménienne.

Il faudra attendre les procès de Nuremberg pour qu’enfin advienne le terme de « génocide ». Un mot forgé par l’avocat Raphaël Lemkin. Lorsqu’il défendait l’utilisation de ce nouveau terme auprès des Nations Unies, il déclara à plusieurs reprises que la rapide divulgation des crimes ottomans contre les Arméniens dans les journaux avait été pour lui un élément essentiel dans la nécessité d’une protection juridique des groupes.

« Le génocide est une école cruelle non seulement pour la mort, mais aussi pour la subsistance »

Raphaël Lemkin lors de son discours prononcé le 12 février 1949.

L’historien Boris Adjemian explique que Raphaël Lemkin a été profondément marqué par le procès de Soghomon Tehlirian. Il réalise plusieurs parallèles entre les communautés juive et arménienne dans leur façon de travailler la mémoire.

Finalement, c’est Chavarche Missakian qui fera entrer le mot génocide dans la langue arménienne. Et c’est à partir des années 1965 que débute une lutte pour la reconnaissance de ce terme. Suite à son élaboration, l’élite arménienne française s’en empare immédiatement. Pour autant, il faudra attendre 1998 pour que l’Assemblée nationale française reconnaisse l’existence du génocide arménien. Il s’agit ici de la première reconnaissance par un pays européen du génocide de 1915-16.

Cette histoire pour une reconnaissance est l’illustration d’une mémoire revendicative et politique qui a débuté avec l’après-1945. En revenant sur ces éléments, Boris Adjemian retrace la mémoire arménienne, sortant de la survie et du deuil passif pour se politiser. Une transition qui n’a pu se réaliser que grâce à des travaux de sauvegarde de la mémoire.

Sauvegarder « l’esprit et la trace de l’humanité »

Dans les années 1920, c’est le début de l’oubli. Avec le Traité de Lausanne de 1923, les communautés arméniennes se sont retrouvées abandonnées par la communauté internationale. Hors d’Europe, c’est le début d’un repli communautaire. Elles sont davantage dans une volonté de survivre que dans une recherche de reconnaissance.

Les massacres de 1915-16, perpétrés par les autorités ottomanes, avaient pour but de renforcer la domination des Turcs musulmans à l’est de l’Anatolie. Les Ottomans ont procédé à des exécutions massives d’une partie de la population arménienne, tandis que la faim, le froid et la famine – lors des déportations de masse – s’occupaient de les achever.

À lire aussi sur notre site. Trois tonnes de livres dans la boutique « Déjà lus » de Céline Giroire, à Orléans

Aram Andonian, un survivant de ce génocide, est le sujet du dernier ouvrage de l’historien Boris Adjemian.

En prenant la direction de la bibliothèque Nubar à Paris, Aram Andonian a souhaité y conserver les témoignages et identités des survivants. Cette idée a été sa ligne directrice dès le début des années 1920. Il publie d’ailleurs, lors de cette même année, les documents officiels concernant les massacres arméniens. Le journaliste et survivant des massacres est aujourd’hui connu pour ces centaines de témoignages recueillis auprès de survivants du génocide, sur place au moment de sa déportation ou plus tard en exil.

Boris Adjemian présente un Aram Andonian qui, souhaitant la réparation, cherchait la reconnaissance préalable des crimes. La bibliothèque lui a été confiée en 1923 dans cette perspective. Malheureusement, le projet de reconnaissance n’ayant pu aboutir à ce moment-là, la bibliothèque devint la représentation de l’Arménie. Dans ces locaux, le journaliste Aram Andonian va constituer ce que Boris Adjemian a appelé « une Arménie de papier ».

La bibliothèque devient le lieu de refuge de la diaspora arménienne. Il s’agit désormais de réunir à Paris l’histoire des Arméniens pour l’ouvrir au monde. En ce sens, Boris Adjemian explique que les peuples diasporatiques sont sujets à une exterritorialité et contraints de recréer une vie sociale qui doit « s’ancrer dans un lieu ».

Dans la dispersion des peuples « beaucoup de choses se perdent » et l’histoire des Arméniens d’Europe rappelle la nécessité d’un lieu de réunion. La singularité de l’expérience de la bibliothèque Nubar, c’est la protection d’une culture dans un appartement de Paris. Une protection qui n’a pas requis la possession d’un territoire, à l’instar des revendications diasporatiques (par exemple juives, palestiniennes ou noires).

La singularité arménienne s’est centrée sur le sauvetage de la culture. Un sauvetage d’une mémoire arménienne et de son mode de vie. Boris Adjemian appelle ces éléments « l’esprit et la trace de l’humanité ».


Interview

Retrouvez les quelques mots échangés avec Boris Adjemian.


En ce sens, l’historien-chercheur insiste également sur la préservation de la langue. « C’est un refuge pour la langue arménienne et l’écrit », explique-t-il. Il poursuit en développant l’idée selon laquelle « sans la langue, la nation ne peut exister ». Il en veut pour preuve qu’en plusieurs points de l’Europe de l’Est, des communautés arméniennes ont tenté de sécuriser la langue.

Poursuivant la narration du travail de son prédécesseur, l’historien-chercheur se sent « responsable d’un travail de recherche » commencé durant l’après-guerre. Pour lui, « cette bibliothèque est [à ce moment] une parcelle d’une mémoire perdue. »

En effet, après la Seconde Guerre mondiale, le moment est au témoignage. Entre 1945 et 1951, Aram Andonian poursuit son œuvre d’archiviste et d’écrivain. Le génocide des Juifs d’Europe, le procès de Nuremberg et l’élaboration de la notion de génocide forgée par Lemkin suscitent une lecture nouvelle des crimes de masse subis par les Arméniens trente ans plus tôt.

À lire aussi sur notre site. « Hitler… connais pas » : analyse des métamorphoses de la mémoire avec Martin Goutte

Jusqu’aux dernières années de sa vie, Aram Andonian a continué de se faire l’historien du génocide. Dans ce lieu a été réuni livres, archives, photos et une longue collecte de témoignages. Ces éléments ,n’ont suscité un intérêt qu’à rebours, mais Boris Adjemian considère qu’Aram Andonian « a fait parler les voix des survivants du génocide dans notre présent ».

Il a reconstitué une « Arménie de papier » à l’heure où le nom d’Arménie disparaît de la carte du Moyen-Orient. La bibliothèque Nubar devient ainsi l’instrument au service de la survie d’un peuple en exil, une réponse à l’anéantissement et à une future revendication.

Steven Miredin