La Ville d’Orléans dépense 5 millions d’euros pour rénover une église utilisée par des catholiques intégristes d’extrême droite

Les travaux de l’église rue Notre-Dame-de-Recouvrance en octobre 2025 à Orléans. Photo Sébastien Fourrier

La Ville d’Orléans rénove actuellement l’église Notre-Dame-de-Recouvrance pour un coût de 5 millions d’euros. Et ce, malgré la présence de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre, la communauté intégriste qui y officie, soupçonnée de dérives sectaires. Celle-ci accueille notamment des néonazis et d’autres profils d’extrême droite. Nous avons pu interviewer Paul Airiau, spécialiste des mouvements intégristes, qui nous a livré son analyse.

Le chantier de l’église Notre-Dame-de-Recouvrance, en plein centre-ville d’Orléans, doit durer cinq ans pour un total de 5 millions d’euros. C’est ce qu’indiquent depuis quelque temps plusieurs médias locaux tels qu’Ici Orléans et La République du Centre.

Les travaux ont déjà commencé et d’autres ouvrages sont prévus sur deux autres églises du centre-ville. Mais ce que l’on connaît moins, ce sont les usagers de l’édifice religieux.

D’après son site Internet, il s’agit de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre (ICRSP), une communauté religieuse « traditionaliste » ou plutôt intégriste. Les « traditionalistes » sont des catholiques attachés au rite tridentin, c’est-à-dire à la célébration de la messe en latin avec le prêtre qui tourne le dos aux fidèles. En dépit de leur opposition à la messe moderne, l’ICRSP et plusieurs autres courants traditionalistes restent malgré tout directement rattachés au Vatican.

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Afin de mieux comprendre l’ICRSP, nous avons interrogé pour cet article Paul Airiau, historien maître de conférences à Sciences Po Paris et spécialiste de l’histoire religieuse contemporaine. Ses travaux portent notamment sur le catholicisme intransigeant et apocalyptique.


Émission

Notre émission complète avec Paul Airiau est à retrouver ci-dessous.


De nombreuses dérives sectaires dénoncées

L’ICRSP a été épinglé en septembre 2023 par Le Parisien pour dérives sectaires. Le journal a eu accès à un rapport du bureau de l’Église catholique en charge de lutter contre les dérives sectaires. Ce document dénonçait notamment « le culte du fondateur », « le dénigrement de l’Église », « la coupure avec l’extérieur » ou « la vie évangéliquement incohérente des chefs » au sein de l’ICRSP.

« Pourtant, malgré tous ces avertissements, des diocèses en France continuent régulièrement de signer des conventions avec la direction de l’ICRSP, l’autorisant à propager la foi de ses missionnaires dans des maisons appelées « apostolats » », soulignait Le Parisien.

Cette intégration de prêtres traditionalistes par les diocèses serait favorisée, selon Paul Airiau, par le faible nombre de prêtres disponibles pour assurer les messes.

Les alertes recueillies par Le Parisien sont très inquiétantes quand on sait que l’ICRSP dirige également un établissement scolaire hors contrat, qui accueille des enfants de la maternelle jusqu’en classe de troisième, « l’Institution Sainte-Anne », située à Orléans-La-Source.

Cette école, dirigée par les chanoines de l’ICRSP, a pour but, selon son site Internet, de « former l’intelligence des enfants par un enseignement véritablement catholique, à la recherche de la VÉRITÉ, du BIEN et du BEAU afin de promouvoir toutes les valeurs surnaturelles et humaines de la civilisation chrétienne, dans une optique d’harmonie entre la culture et le bien ».

L’institution Sainte-Anne est, par ailleurs, elle aussi financée en partie par l’État puisque celle-ci fonctionne avant tout grâce aux dons défiscalisés des fidèles, dont un grand nombre de chefs d’entreprises. Sur sa page Facebook, l’école propose même aux personnes qui souhaitent la soutenir d’effectuer un don déductible à 75% de l’impôt sur la fortune immobilière.

Capture d’écran issue du compte Facebook de l’Institution Sainte-Anne.

L’ICRSP n’accueille pas que des enfants de choeur

En 2010, c’est un autre mouvement traditionaliste, la Fraternité Saint-Pie X, qui avait fait parler de lui pour son antisémitisme et ses liens avec l’extrême droite à Bordeaux. Cependant, l’ICRSP n’est pas en reste et l’un de ses chanoines, basé à Limoges, a même travaillé pour Valeurs Actuelles, selon Le Monde.

Nous avons interrogé Paul Airiau pour savoir si l’on pouvait caractériser l’ICRSP de mouvement d’extrême droite. Celui-ci répond que l’ICRSP « porte une logique très critique de la modernité sociale et politique », « tient à conserver l’idée que l’intégralité de la société doit se soumettre à l’ordre chrétien » et pense que « la législation devrait être inspirée directement de la foi catholique ». « Ils ont également conservé l’idée que la France est une nation voulue par Dieu et chargée d’une mission particulière. L’identité de la France, c’est d’être le soldat de Dieu ».

Le chercheur explique que cet univers et ses idées favorisent la rencontre entre l’ICRSP et des militants nationalistes français pour lesquels la dimension catholique de la France est un héritage du passé qui définit le pays.

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Selon Paul Airiau, cette vision historique de la France catholique peut également attirer des militants appartenant à des organisations d’extrême droite païennes comme l’Institut Illiade, le GRECE (Groupement de recherches et d’études sur la civilisation européenne) ou la Nouvelle droite.

Au milieu des contacts mentionnés sur le site de l’ICRSP Orléans, on trouve dans la section « domus christiani », chargée du réseau et de l’entraide des familles, entre autres noms, Romain Lamiot. Ce chef d’entreprise est décrit sur le site de l’Institut Illiade (un think thank identitaire qui se donne pour mission de « défendre la race blanche ») comme auditeur de la promotion Ernst Jünger de l’Institut Iliade et dirigeant du « Chœur de l’oriflamme », une chorale réunissant divers militants d’extrême droite d’Orléans.

Cette chorale de catholiques intégristes, de multiples fois dénoncée par le Collectif Antifasciste Orléans, est notamment à l’origine de l’organisation d’un « pèlerinage de Beauce » en parallèle du pèlerinage de Chartres pour la 7ème année consécutive. Si l’on ne trouve pas trace publique du pèlerinage 2025 sur le site de l’ICRSP Orléans, celui-ci y était bien référencé l’année dernière et les organisateurs mentionnaient également que l’aumônerie était assurée par l’ICRSP et l’Institut du Bon Pasteur.

La Redac pop a pu avoir accès à une vidéo du groupe d’Orléans qui a pris part au « pèlerinage de Beauce » jusqu’à Chartres cette année. Sur celle-ci, on aperçoit derrière une poussette Gaëtan Pichonnat, un néonazi bien connu à Orléans, ainsi que son épouse Coleen (Crochard) Pichonnat, qui avait été candidate sur la liste pétainiste « Forteresse Europe » de Pierre-Marie Bonneau aux élections européennes de 2024.

Nous avons également pu identifier Alexis Lecervoisier, responsable local de l’Action française, un mouvement royaliste historiquement antisémite. Ce militant royaliste avait d’ailleurs porté le cercueil de Patrick Buisson lors de son enterrement. Un article récent de Médiapart révèle que Patrick Buisson, conseiller de Nicolas Sarkozy, menait une stratégie d’entrisme pour les courants les plus traditionalistes de l’Église catholique au sein de la présidence de la République.

L’évêque d’Orléans, Jacques Blaquart, dans l’église Notre-Dame-de-Recouvrance au milieu des fidèles de l’ICRSP. Au deuxième rang à l’extrême droite, Alexis Lecervoisier, responsable de l’Action française.

Armel Le Morvan, un cadre du mouvement identitaire et catholique intégriste Academia Christiana, était lui aussi présent sur les vidéos du pèlerinage. Armel et Alexis ont tous deux participé à des maraudes de l’ICRSP, selon les photos du compte Facebook de la paroisse.

Les valeurs d’extrême droite peuvent paraître opposées au catholicisme et au message de Dieu, mais Paul Airiau rappelle qu’il existe « une vieille tradition dans le catholicisme d’un nationalisme catholique », « qui conduit à une vision ethnique de la France[…] une hostilité aux étrangers, voire des dimensions antisémites ».

Le pèlerinage de Chartres : la grande messe des catholiques intégristes, mais aussi de l’extrême droite radicale

Le pèlerinage de Chartres officiel, qui prend de plus en plus d’ampleur, est dans le viseur du Vatican et a fait les gros titres cette année (les organisateurs annonçant près de 19.000 participants). Il est organisé par l’association catholique intégriste « Notre-Dame de Chrétienté ».

Cette visibilité du milieu intégriste s’explique, selon Paul Airiau, par le développement des réseaux sociaux qui leur a permis une certaine croissance, tandis que le catholicisme est en rétractation.

Parmi les pèlerins au niveau national lors de cette édition, on retrouve bien sûr les très intégristes scouts d’Europe, mais aussi des associations politiques d’extrême droite comme SOS Calvaires et SOS Chrétiens d’Orient (une association proche de Bachar El Assad sur laquelle le parquet national anti-terroriste avait ouvert une enquête préliminaire pour complicité de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre). On pouvait aussi observer des abbés de l’Institut du Bon Pasteur comme Matthieu Raffray, l’abbé influenceur connu pour appeler à la croisade, et organiser des camps d’entraînements aux armes à feu et aux sports de combat.

Ce n’est pas tout, puisque ce pèlerinage accueille un autre néo-nazi orléanais qui fréquente lui aussi l’ICRSP : Guillaume Cahen, influenceur d’extrême droite et proche d’Academia Christiana. Celui-ci a en effet partagé des photos de sa participation au pèlerinage de Chartres au sein du cortège (ou chapitre) « Saint-Joseph Artisan », qu’il a lui-même créé et qui est réservé aux Compagnons du Devoir.

En tant que tailleur de pierre, Guillaume Cahen avait bénéficié d’un article faisant sa promotion dans La République du Centre pour sa participation aux fêtes de Jeanne d’Arc. Celle-ci avait été dénoncée par le Collectif Antifasciste d’Orléans, qui pointait du doigt l’idéologie portée par l’artisan, ainsi que sa participation au Comité du 9 mai, une manifestation néonazie qui a lieu tous les ans à Paris.

https://youtube.com/shorts/Fd46SPh3pDg?si=43F5RcpNf3M5LhCw

En plus de cet évènement et de ses fréquentations, l’influenceur a été épinglé dans un article de Reflets, qui confirme les révélations des antifascistes d’Orléans et révèle la présence d’une salle de sport ornée de drapeaux néonazis au sein même d’Atlas Stone, l’entreprise dont Guillaume Cahen est co-gérant.

Gauche : photo d’une affiche dans l’entrepôt d’Atlas Stone. Droite : affiche des SS norvégiens conçue en 1943. © Reflets

Paul Airiau souligne également les contradictions entre le catholicisme et les courants d’extrême droite, car « le racisme ne peut pas être intégré au sein du catholicisme d’un point de vue dogmatique ».

Le chercheur relève donc un paradoxe sur le fait que des néonazis se revendiquent du catholicisme.

Des relations apaisées avec le diocèse

Contactée au sujet du financement de l’église, la mairie d’Orléans indique à La Rédac Pop qu’elle a pour mission d’entretenir les bâtiments communaux « indépendamment des communautés utilisatrices » et qu’il « ne s’agit pas d’un choix ciblé ».

La Ville indique également que l’activité de l’ICRSP n’est pas de son ressort, ajoutant que « la dissolution d’un groupe ou d’une association relève exclusivement du ministère de l’Intérieur ». Le chantier de Notre-Dame-de-Recouvrance est cependant le plus coûteux des récents chantiers entrepris par la mairie sur les églises d’Orléans.

Selon les informations du diocèse, la convention d’occupation de Notre-Dame-de-Recouvrance par l’ICRSP aurait été signée avant l’arrivée de l’évêque actuel Jacques Blaquart.

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La responsable de communication du diocèse nous indique aussi que les relations sont apaisées entre l’ICRSP et le diocèse, et que tous les prêtres célèbrent ensemble la messe chrismale chaque année, y compris le chanoine de l’ICRSP. Elle ajoute que la cellule d’écoute locale du diocèse n’a pas reçu d’alerte concernant l’ICRSP.

Le diocèse nous a indiqué ne pas avoir d’éléments sur les personnes d’extrême droite et néonazies fréquentant la paroisse de l’ICRSP. Malgré des informations plus détaillées envoyées par mail le 24 juillet sur les différents profils d’extrême droite et néonazis fréquentant l’ICRSP à Orléans, le diocèse ne s’est pas prononcé davantage à ce jour.

Contacté également par mail, le chanoine de Salaberry, responsable de l’ICRSP Orléans, n’a pas répondu à nos questions.

Les évêques peinent à se positionner

L’historien nous confirme que les évêques peinent malgré tout à se positionner, puisque depuis les années 1970, l’Église considère que le pluralisme politique doit pouvoir s’exprimer en son sein. Cela ne posait pas de problème à l’époque, puisque les courants d’extrême droite n’étaient pas très puissants. Cependant, « leur poids relatif tend à croître » au cours de ces dernières années.

Cela pourrait devenir un problème, selon Paul Airiau, puisque le discours de ces mouvements catholiques d’extrême droite est relativement critique du positionnement des évêques qui tend plutôt vers l’accueil des étrangers.

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Sébastien Fourrier