L’antisémitisme et son « instrumentalisation » à la loupe de ces personnes juives orléanaises

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La conférence s’est tenue sur la scène du Bouillon, le centre culturel de l’université d’Orléans. Photo Fidel Agumava

Aujourd’hui, dans le monde entier, on commémore les conséquences de l’attaque terroriste menée contre Israël par le mouvement Hamas, le 7 octobre 2023. À l’heure où nous écrivons ces lignes, quarante-sept Israéliens restent encore otages des terroristes palestiniens. En parallèle, Israël poursuit une offensive militaire de grande ampleur dans la bande de Gaza. Quelques jours avant l’anniversaire de ces événements tragiques, des Juifs antisionistes ont organisé une conférence au Bouillon, à Orléans, pour parler de l’antisémitisme et de son instrumentalisation par les acteurs politiques.

Le collectif étudiant Le Poing Levé Orléans (ex-Union étudiante) et le mouvement juif Tsedek, ont tenu une conférence, ce mercredi 1er octobre, au Bouillon, le centre culturel du campus universitaire d’Orléans. Un moment accompagné par la participation de l’Union juive française pour la paix (UJFP). Selon les organisateurs, le but était de « reprendre le droit de parler de l’antisémitisme, sans l’État et sans les institutions bourgeoises ».

Cette conférence s’inscrit dans le contexte de la guerre de Gaza débutée par le gouvernement israélien suite aux attentats du 7 octobre 2023. Pour rappel, ces attaques perpétrées par le Hamas ont causé la mort d’environ 1.160 personnes en 48 heures. Les représailles israéliennes qui ont suivi, qualifiées depuis de génocide par de nombreux observateurs internationaux, ont provoqué la mort d’environ 65.000 victimes et ont blessé près de 164.000 personnes, selon le ministère palestinien de la Santé. Des chiffres confirmés récemment par l’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne Herzi Halevi.

À l’entrée du Bouillon, la sécurité vérifiait les sacs. Dans la salle, partiellement dans la pénombre, une partie du public portait des keffiehs noir et blanc. Sur la table des intervenants, un drapeau palestinien remplaçait la nappe. L’atmosphère était à la fois calme et solennelle, comme un rituel où chacun connaissait déjà son rôle.

Une introduction sans ambiguïté

La modératrice, Iris, membre du collectif Le Poing Levé, a précisé d’emblée que les intervenants de la soirée étaient des « Juifs antisionistes ». En montrant le drapeau de la Palestine, elle a expliqué le sens de la soirée : parler d’antisémitisme sans évoquer Israël ne serait pas possible.

« Oui, l’antisémitisme monte, on n’est pas aveugle, remarque-t-elle. Nous, les anti-impérialistes, on le voit. Et ce n’est pas fou d’avertir que le sionisme, qui prend la forme aujourd’hui de la défense d’Israël et de ses crimes, son déploiement médiatique constant et ses conséquences suprémacistes et génocidaires, ainsi que l’association de la critique d’Israël à de l’antisémitisme… Que ça, c’est de nature à encourager la montée de l’antisémitisme chez les personnes qui sont formées assez peu politiquement et qui découvriraient aujourd’hui la situation génocidaire de cet État. »

Iris, du Poing Levé.

Les racines communes

Le principal intervenant, Jonathan Ruff, militant et cofondateur du collectif Tsedek, a rappelé qu’il avait grandi à Orléans, « ville marquée par la rumeur antisémite des années 60 ».

Pendant presque deux heures, il a mêlé histoire, politique et engagement personnel. Selon lui, l’antisémitisme ne doit pas être considéré comme un phénomène isolé, mais comme une forme particulière de racisme structurel.

Jonathan Ruff, militant et cofondateur du collectif Tsedek. (Facebook)

« On considère que le sionisme, comme n’importe quelle forme de nationalisme, est un concept raciste, affirme-t-il. Un concept qui porte une intention génocidaire depuis le début et depuis la Nakba, qui s’est fondé en copiant, grosso modo, des idées nationalistes de la modernité capitaliste européenne. […] Donc on considère qu’Israël n’est pas un état démocratique, que c’est un État d’apartheid dès lors que des citoyens, y compris sur le sol israélien, sont considérés comme des citoyens de seconde zone. »

Jonathan Ruff

Il a aussi cité des exemples de « racisme structurel » en Europe : des contrôles de police différents selon l’apparence, et le « silence complice » des États occidentaux face à la situation à Gaza.

L’instrumentalisation du discours

Puis, le militant a abordé le thème principal : l’instrumentalisation de l’antisémitisme.

Selon lui, la France utilise ce sujet comme un bouclier pour se protéger de la critique et pour limiter les mouvements de solidarité avec la Palestine.

« Je pense que vous n’êtes pas sans savoir que l’antisémitisme est aujourd’hui le principal argument pour museler les voix des gens qui s’opposent aux génocides et, depuis beaucoup plus longtemps, qui luttent en solidarité avec le mouvement de la Palestine », assure-t-il.

Il poursuit : « Il faut rappeler aussi que le mouvement vers le peuple palestinien a toujours été une porte d’entrée dans la lutte, en particulier pour des gens qui ne viennent pas du milieu militant, notamment dans les quartiers populaires, pour des gens qui sont issus de l’immigration post-coloniale. Et que la répression de ce mouvement, qui est quand même un tant soit peu plus violente que d’autres répressions, c’est aussi quelque chose qu’il faut inscrire dans un continuum colonial qui est caractéristique de l’histoire et du présent de l’État français. »

Jonathan Ruff

Devant un public attentif, Jonathan Ruff a ensuite estimé que cette politique faisait partie d’un « pacte racial républicain », où les Juifs deviennent une minorité modèle en échange de loyauté envers l’État. Pour illustrer son idée, il a cité le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, pour qui « toucher à un Juif, c’est toucher à un flic ».

Une « civilisation imaginaire »

Vers la fin, Jonathan Ruff a critiqué le concept même de « civilisation judéo-chrétienne », qu’il a qualifiée de mythe politique.

« En Europe centrale, à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, c’est l’Europe blanche et chrétienne. L’extermination massive des Juives et des Juifs à Auschwitz et dans les camps, les déportations, c’est l’Europe blanche et chrétienne. Si vous me parlez d’une civilisation judéo-chrétienne, je pense que c’est un déni. C’est quelque chose qui a été créé dans un cadre politique pour essayer de se racheter une bonne conscience. […] Mais si vous prenez l’histoire des pays arabes jusqu’à la Nakba et jusqu’à ce que des Juives et des Juifs quittent les pays arabes, on peut parler d’une civilisation judéo-arabe ou judéo-arabo-berbère qui a réellement existé. »

Jonathan Ruff

Deux États, un doute

À la fin, interrogé par La Rédac Pop, Jonathan Ruff a reconnu qu’en France, les données sur ce sujet manquent, mais qu’aux États-Unis, la tendance est claire.

« C’est à prendre avec précaution, mais d’après les sondages, la majorité des Juives et des Juifs [américaines et américains] sont déjà pour une solution à deux États. Mais chez les jeunes, […] une grande partie des jeunes Américains de 18 à 24 et de 24 à 35 ans sont critiques du sionisme, et il semble que c’était un tiers, un quart, par même. »

Jonathan Ruff

Note de la rédaction

Sur la dernière partie de cette intervention, nous n’avons pas réussi à trouver de chiffre attestant ou invalidant le constat de Jonathan Ruff à propos des jeunes Juifs américains se prononçant pour une solution à deux États. Par ailleurs, la phrase prononcée par le militant indiquant « un tiers » ou « un quart » doit certainement être comprise à l’inverse puisque l’intervenant évoquait bien une majorité de jeunes Américains et Américaines.

En revanche, un sondage du Jérusalem Center for Security and Foreign Affairs (think tank israélien conservateur) datant de mai 2024 établissait que 60% des Juifs américain et Juives américaines se prononçaient pour une solution à deux États.


En quittant la salle, plusieurs personnes ayant assisté à la discussion débriefaient, cherchant les mots pour « expliquer cela aux amis ». Dans l’air restait une forme d’accord, qui marque peut-être, à en croire Jonathan Ruff, le premier pas de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, contre l’État, et peut-être aussi, contre soi-même.

Fidel Agumava