« On hypothèque le futur du pays » : les chercheurs du CNRS d’Orléans face aux coupes budgétaires

Jean-Marc Bonmatin estime que les moyens sont très limités pour que le CNRS soit doté en équipements performants. Photo Jean-Marc Bonmatin (CNRS)

La Rédac Pop a récemment rencontré deux chercheurs du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) : Stéphane Mazouffre à l’ICARE (Institut de combustion, aérothermique, réactivité et environnement) et Jean-Marc Bonmatin au CBM (Centre de biophysique moléculaire). Alors que les crédits de la recherche publique sont en baisse, ils alertent sur des conséquences qui pourraient se faire sentir bien au-delà des laboratoires.

« On ne peut pas faire de recherche de qualité sans moyens. » Dans les laboratoires du CNRS, l’inquiétude grandit face aux restrictions budgétaires décidées par l’État. Si leurs effets restent encore peu visibles pour le grand public, plusieurs chercheurs alertent sur des conséquences qui pourraient se faire sentir dans les années à venir.

À travers les témoignages de Stéphane Mazouffre, chercheur à l’ICARE (Institut de combustion, aérothermique, réactivité et environnement), et de Jean-Marc Bonmatin, chercheur au Centre de biophysique moléculaire (CBM), cet article revient sur les impacts que pourraient avoir ces coupes budgétaires sur la recherche française, mais également sur l’emploi scientifique, l’innovation et la place de la science dans la société.

Une baisse de crédits qui fragilise les laboratoires

C’est une situation préoccupante. Près de 500 millions d’euros supprimés en plus deux ans. Une somme qui donne le vertige aux chercheurs. Ces coupes budgétaires s’expliquent notamment par la volonté de l’État de réduire ses dépenses face à l’augmentation de la dette publique.

Pour les scientifiques interrogés, c’est tout un modèle de recherche publique qui se retrouve fragilisé. Si ces réductions passent relativement inaperçues auprès du grand public, leurs conséquences pourraient apparaître progressivement.

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Contrairement à d’autres secteurs, les effets d’une baisse de financement de la recherche ne sont pas immédiats. Les travaux scientifiques s’inscrivent souvent dans des temporalités longues, parfois sur plusieurs années, voire plusieurs décennies.

« Aujourd’hui c’est indolore, mais dans dix ans, votre vie sera différente et celle de vos enfants aussi », estime Stéphane Mazzoufre. Pour le chercheur, les conséquences des restrictions budgétaires dépassent largement les murs des laboratoires.

Santé, agriculture, industrie ou encore défense : autant de domaines essentiels au fonctionnement de la société qui reposent en partie sur les découvertes réalisées aujourd’hui dans la recherche publique. Si certains projets ralentissent ou disparaissent par faute de moyens, c’est la capacité des générations futures à se soigner, se nourrir, innover ou préserver leur indépendance qui pourrait être précarisé.

Faire de la recherche avec toujours moins de moyens

En interne, les difficultés liées au manque de moyens sont déjà constatés. Financement des projets, achat de matériel, recrutement ou encore fonctionnement quotidien des laboratoires : plusieurs postes sont concernés.

Pour Jean-Marc Bonmatin, la situation devient de plus en plus compliquée. Il explique que les équipes doivent désormais multiplier les demandes de financements extérieurs pour poursuivre leurs travaux, sans garantie d’obtenir les fonds nécessaires. Une démarche qui demande parfois des semaines, voire des mois de préparation, pour un résultat souvent incertain.

Le chercheur pointe également un décalage croissant entre les moyens accordés aux laboratoires et les besoins réels de la recherche. Il indique qu’un chercheur reçoit aujourd’hui une enveloppe annuelle d’environ 400 euros pour mener ses travaux, contre près de 1.000 euros auparavant. Une somme qu’il juge dérisoire au regard du coût des équipements scientifiques, des expériences ou des analyses nécessaires dans les domaines de la biologie, de la chimie ou de la physique.

Au-delà des chiffres, cette situation nourrit un sentiment de frustration chez de nombreux scientifiques. « Les chercheurs ont envie de travailler, ils ont des projets, ils ont des idées, mais on ne leur donne plus les moyens de les réaliser », résume-t-il. On peut ainsi y voir un paradoxe : ceux qui font vivre au quotidien l’excellence de la recherche française ont parfois le sentiment d’assister à son étouffement progressif. Une situation d’autant plus difficile à accepter pour des chercheurs passionnés.

Les sciences, un enjeu démocratique et culturel

Malgré ces obstacles, aucun n’envisage d’abandonner son métier. Tous deux continuent de défendre une recherche qu’ils considèrent comme essentielle au progrès des connaissances et à l’intérêt général. Mais pour eux, une question demeure : la France pourra-t-elle continuer à faire partie des grandes nations scientifiques si les moyens alloués à la recherche continuent de diminuer ?

Au-delà des enjeux économiques ou technologiques, les deux chercheurs rappellent également le rôle culturel et social de la recherche. Pour Jean-Marc Bonmatin, la science constitue une forme d’accès à la culture au même titre que la littérature, l’art ou les médias. Elle participe à l’éducation des citoyens et à leur compréhension du monde.

Dans une société marquée par la surconsommation, les réseaux sociaux et le développement de l’intelligence artificielle, Stéphane Mazouffre estime que la recherche joue aussi un rôle essentiel dans la construction de repères fiables. Pour lui, la science représente une forme de vérité fondée sur la démonstration, l’expérimentation et la vérification des faits. Tous deux considèrent ainsi que la recherche ne sert pas uniquement à produire des innovations ou à renforcer la compétitivité d’un pays. Elle contribue aussi à former des citoyens capables d’exercer leur esprit critique face aux fausses informations et aux discours simplificateurs.

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Malgré les difficultés actuelles, Jean-Marc Bonmatin souhaite adresser un message aux étudiants qui envisagent une carrière scientifique. Selon lui, la recherche demeure « un métier magnifique », porté par la curiosité, la passion et la volonté de faire progresser les connaissances.

Cela pose la question de la place accordée aux sciences dans la société. Car financer la recherche, ce n’est pas seulement soutenir des laboratoires ou des projets. C’est aussi investir dans la culture, l’esprit critique et la capacité collective à comprendre le monde qui nous entoure.

Linda Antonio Garcia