
Mathilde Avice est assistante de programmation pour Radio Begum. Cette station, qui émet en Afghanistan, propose des programmes faits pour des femmes et par des femmes, sous la surveillance étroite des Talibans, aux commandes du pays depuis l’été 2021. Mathilde Avice était invitée à Orléans, ce mercredi 3 décembre, par le groupe local orléanais d’Amnesty international. Elle est passée dans les studios de Radio Campus Orléans et de La Rédac Pop.
Un « Apartheid de genre ». C’est le qualificatif que l’ONU emploie pour désigner le régime des Talibans qui s’exerce depuis plus de quatre ans en Afghanistan.
C’est dans ce contexte que Radio Begum tente, tant bien que mal, de continuer à exister. Assistante de programmation pour cette station radiophonique afghane, Mathilde Avice était à Orléans, ce mercredi 3 décembre, à l’invitation du groupe local orléanais d’Amnesty International. Elle a tenu une conférence à 18 heures à la Maison des associations d’Orléans. Dans l’après-midi, elle a rencontré les élèves des lycées Jean Zay et Charles Péguy.

Radio Begum émet en Afghanistan depuis Kaboul, et vise l’éducation et l’émancipation des femmes. Elle a été lancée par l’entrepreneuse et journaliste afghane Hamida Aman en mars 2021 à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.
L’image plus modérée a volé en éclats
Dans l’un des pays les plus patriarcaux du monde, les femmes sont invisibilisées et souvent réduites à la seule condition de femmes au foyer. L’image plus modérée que les Talibans ont tenté de montrer au cours des premiers mois de leur prise de pouvoir, à l’été 2021, a rapidement volé en éclats.
Podcast
Notre interview de Mathilde Avice est à écouter dans le podcast ci-dessous.
L’accès à l’enseignement secondaire et supérieur a progressivement été interdit aux filles, et de nombreux lieux (parcs et jardins publics, salles de sport, bains publics…) leur sont devenus inaccessibles. Les femmes ont aussi été écartées de nombreux emplois, notamment dans les ONG. L’avortement est également un crime passible d’emprisonnement. La liste des interdictions est tellement longue et ubuesque qu’il serait bien plus simple de lister ce qui reste encore autorisé aux femmes en Afghanistan.
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Malgré cette chape de plomb hors du commun, Radio Begum continue d’exister envers et contre tout, et célébrera ses 5 ans d’existence en mars 2026. Elle diffuse même dans trois quarts du pays grâce à une dizaine d’émetteurs, à Kaboul mais aussi dans des zones rurales. Le projet s’est depuis développé sur d’autres formes de diffusions : la télévision satellitaire Begum TV, qui émet depuis Paris, et une plateforme numérique nommée Begum Academy.
« On croise les doigts tous les jours pour continuer de diffuser, explique Mathilde Avice. Une radio avec des voix de femmes qui diffuse tous les jours sous les Talibans, c’est quand même hors du commun. C’est une radio légale, ce n’est pas un projet clandestin. »
L’autocensure pour survivre
Et face à la censure, la flexibilité est le mot d’ordre. L’autocensure est malheureusement incontournable, admet l’assistante des programmes. En 2024 par exemple, une émission de poésie a dû être stoppée suite aux appels des Talibans qui estimaient que les animatrices riaient trop. « Pour pouvoir diffuser, on se concentre sur les femmes et les filles aussi, avec six heures de cours radiophoniques par jour, explique Mathilde Avice. Car au-delà de la sixième, elles n’ont plus le droit d’aller à l’école, alors que l’éducation est un droit fondamental. »
La radio a aussi subi la lourde répression du régime récemment. En février dernier, des officiers de la Direction générale des renseignements, assistés par des représentants du ministère de l’Information et de la Culture, ont fait une descente dans les locaux de Radio Begum à Kaboul. Il a notamment été reproché à la radio de « fournir du matériel et des programmes à une télévision basée à l’étranger », à savoir Begum TV lancée à Paris en 2024. Deux personnes ont été arrêtées, du matériel informatique a été saisi et la diffusion a été stoppée pendant quelques semaines.
Ces deux personnes, Islam Gul Totakhil, directeur adjoint de Radio Jawanan, et Ahmad Zia Amanyar, journaliste de Radio Begum, ont été libérés en juillet dernier, selon Reporters sans frontières. Ces derniers ont été détenus pendant six mois dans une prison des services secrets afghans. « Il y a eu des violences physiques, mais la plus grande violence est psychologique, raconte Mathilde Avice. L’un d’eux a été placé en isolement pendant six mois, ce qui a été très très dur. » Ces deux personnes ont récemment obtenu un visa humanitaire pour la France.
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Malgré ces événements choquants, la radio a pu reprendre sa diffusion dès le mois de mars. Un signe montrant que Radio Begum s’est imposée dans le paysage médiatique afghan et qu’il est bien difficile pour les autorités de lui couper le sifflet. « C’est une radio qui est devenue très populaire, acquiesce l’assistante de programmation. Pour rappel, ce sont des cours pour les filles et les Talibans ont eux aussi des filles qui ont envie d’étudier. Les Talibans ne sont pas tous d’accord sur l’interdiction de l’éducation des filles, parce qu’il n’y a aucune justification dans le Coran pour cette interdiction. »
Détresse psychologique
Le texte sacré de l’Islam est d’ailleurs régulièrement utilisé dans les programmes de Radio Begum pour déconstruire certaines visions de la religion. « En tant que radio pour femmes, on essaie de faire de la défense des droits des femmes, souligne Mathilde Avice. Et le meilleur biais pour atteindre notre public, c’est de le faire via l’Islam. Le Coran est une mine infinie de justifications de la place des femmes, rien que dans l’entourage du Prophète par exemple. »
La radio laisse aussi une large place aux programmes dédiés à la santé des femmes et à leur soutien psychologique. Ses salariées reçoivent de nombreux appels de femmes en détresse, notamment des jeunes filles qui lâchent leurs pensées suicidaires. « On offre une émission quotidienne de deux heures avec des psychologues pour donner des conseils. On a vraiment investi cette thématique. Mais ça ne peut pas être un suivi psychologique nécessaire à des personnes qui émettent des pensées suicidaires. (…) Ce qu’on fait, c’est mieux que rien, mais il y a un champ immense à investir. »
La radio espère pouvoir continuer à diffuser ses contenus pour aider les femmes afghanes. La stabilité est la priorité, mais cela n’empêche pas d’essayer de lancer quelques petites idées. Mathilde Avice confie qu’un projet d’« economic empowerment » (autonomisation économique) est envisagé pour soutenir des micro-business lancés par des femmes afin de leur permettre d’obtenir une autonomie financière.
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Thomas Derais



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