Les corps invisibles de la République : rencontre avec la photographe Julia Lê et le slameur Sadou Mané

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Le slameur Sadou Mané et la photographe Julia Lê ont répondu à nos questions. Photos Steven Miredin

Que signifie grandir en France hexagonale en tant que personne racisée ? Comment s’inventer quand les personnes qui nous ressemblent sont rares, voire invisibilisées dans la sphère publique, historique et culturelle ? Dans sa prochaine exposition, à retrouver à l’église Saint-Étienne de Beaugency du 23 mai au 28 juin, la photographe Julia Lê travaille à la représentation des expériences diasporiques post-coloniales en rapport aux milieux d’existence. Pour La Rédac Pop, et accompagnée du slameur Sadou Mané, elle donne à voir les corps racisés encore invisibilisés dans l’espace public.

Lilian Thuram a pu expliquer sur Brut « [qu’en France], vous ne vivez pas l’espace public de la même façon lorsque vous êtes une personne de couleur ». Il a rappelé que l’histoire enseignée à l’école ne renvoie qu’une image du « Noir esclave ». En France, les personnes racisées (idem non-blanches) sont constamment renvoyées aux seconds rôles de l’Histoire.

La photographe Julia Lê cherche à décoloniser l’histoire de France. Invitée en résidence de création à Beaugency, depuis le 4 décembre 2025, elle y développe un projet intitulé Les berceuses se sont éteintes. Une réalisation photographique et sonore autour de témoignages sur des enfances qui dessinent une mémoire collective. La question qu’elle pose est la suivante : « qu’est-ce que grandir en France hexagonale quand on est non-blanc·he ? »


Podcast

Notre entretien avec Julia Lê et Sadou Mané est à retrouver en intégralité ci-dessous.


Ce projet s’inscrit dans le cadre d’ARDELIM, résidence d’artistes en territoire entre Tavers et Beaugency pour les artistes croisant l’image fixe et en mouvement, avec le soutien de la Ville de Beaugency, la Région Centre-Val de Loire et la DRAC Centre-Val de Loire.

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Pour La Rédac Pop, elle revient sur les motivations et les implications de ce projet. L’artiste-slameur Sadou Mané, ayant participé au projet, a accepté de partager ses réflexions qu’ont suscitées cette expérience.

Dans cet article, les termes de personnes non-blanches et racisées seront utilisés de manière indifférenciée. Il s’agit de deux expressions renvoyant à une même réalité : celle des personnes qui vivent le racisme.

« La représentation, c’est quelque chose qui fait partie de mon travail »

La photographe Julia Lê questionne la construction des personnes racisées dans une France post-coloniale. « Ce projet vient de questionnements intimes et personnels. À l’origine, ça vient surtout des questionnements que j’avais par rapport à la place de l’enfant dans notre société et […] les enfances des personnes non-blanches. […] Je retrouvais autour de moi des expériences assez similaires, du fait qu’il y a des choses qui nous arrivent, qui sont liées à notre appartenance ethnique, parce qu’on n’est pas blanc. »

Si le fait de pouvoir se reconnaître dans des représentations n’est pas une condition sine qua non pour apprécier des productions culturelles, ne jamais s’identifier pose un réel problème (cf. le podcast Kiff ta Race). « Je pense que pour moi, c’est venu du manque de représentation, que ce soit en grandissant ou même aujourd’hui. Il se trouve que les représentations de personnes asiatiques, en tout cas asiodescendantes, et encore plus de femmes, sont rares. En tant que femme asiodescendante, je pense que j’ai des représentations très différentes d’un homme asiodescendant, si on parle en termes binaires. »

Le duo était interrogé par Steven Miredin.

Mettant les questions de représentation au cœur de son travail, la photographe est allée à la rencontre des différentes personnes, qui ont pour point commun d’être racisées. L’objectif était de permettre à des personnes non-blanches de raconter leur enfance. Elle explique ainsi que « la représentation, c’est quelque chose qui fait partie de mon travail ». Elle précise néanmoins qu’il ne s’agissait pas, pour elle, d’aller chercher des histoires nécessairement dramatiques ou sensationnelles.

La photographe souhaite inscrire son travail dans un mouvement d’une photographie plus consciente, plus éthique et décoloniale. Pour cela, elle a opté pour l’alliance entre photographies et témoignages de ses sujets.

Faire enfin « partie de l’histoire »

La fiction, les productions cinématographiques ou audiovisuelles occidentales font la part belle aux figures masculines et surtout aux personnages blancs. Une personne blanche – notamment masculine – peut tranquillement se conforter dans une affirmation de la prédominance de personnages qui lui ressemble. Les personnes non-blanches restent largement invisibles, ou placées au second plan, réduites à des rôles peu valorisants, voire subalternes. « J’ai grandi en me sentant soit pas représentée, soit mal représentée, soit sursexualisée, hypersexualisée, fétichisée. Et ça très tôt. Cela vient aussi du fait que nos histoires ont été très rarement racontées », constate Julia Lê.

L’absence de modèle de représentation peut avoir des conséquences très négatives quant au sentiment d’appartenance à un corps social. Il devient difficile de devenir un adulte assuré lorsqu’on ne voit jamais personne nous ressemblant incarner des destins héroïques, ou tout du moins enviables.

« Ce n’est pas pour nous, la méritocratie : ça n’existe pas en France. C’est faux, l’égalité des chances et tout ça. Par le foot, j’ai pu accéder à quelque chose. Mais à l’arrivée, aujourd’hui, combien y a-t-il de dirigeants qui sont des anciens joueurs de foot ou des gens à hauts postes dans les clubs ? »

Vikash Dhorasoo, ancien footballeur international français (dans le podcast « Kiffe ta race »).

Parallèlement à l’exposition, Julia nourrit la création d’un album jeunesse. Afin de proposer un contre-récit, elle travaille à diversifier les représentations des enfants. Pour cela, elle s’est tournée vers les œuvres dédiées à la jeunesse, notamment les albums. « Cette question du livre jeunesse, elle m’est venue un peu séparément. En fait, je cherchais des albums jeunesse pour les petits autour de moi qui, en l’occurrence, ne sont pas blancs ou blanches. Je cherchais [des albums jeunesse qui montrent des vécus d’enfants non-blancs] et j’en ai trouvé très peu. Et encore moins dans un contexte français. »

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Ce projet d’album jeunesse serait un moyen de faire vivre les rencontres et témoignages que Julia a récoltées durant son travail en résidence. Au travers d’un projet de livre jeunesse, elle donne à voir des alternatives aux rôles subalternes. Ce travail cherche à proposer aux enfants non-blancs une alternative à la haine de soi.

« Il est difficile de parler d’histoire si elle est incomplète »

Dans son ouvrage Le corps Noir de la République, Delphine Gardey parle de la France comme d’une « société empreinte de races et de dénis de colonialité, une société aveugle aux limites de ses propres récits fondateurs et des institutions ». En cela, elle fait référence à toutes ces existences volontairement gommées du récit national et de l’histoire, en raison de leur corps marqué par le sceau de la race. L’autrice fait ici référence à cette République qui a produit, dès la Révolution française, une différenciation au sein même de la communauté humaine.

En tant que personne asiodescendante, Julia l’a constaté durant sa propre enfance. « Les questions, tout de suite, telles que « tu viens d’où ? », qui marquent la différence physique. Mais aussi, plus largement, ce sentiment d’être constamment entre deux, que ce soit par sentiment d’appartenance culturelle, de vivre avec une autre culture, les langues, le pays de nos parents. Tout ça fait qu’on grandit sur des bases qui sont quand même très différentes d’enfants blancs en France hexagonale. »

Aujourd’hui, les sociétés occidentales se présentent comme pacifiées alors qu’elles le sont au prix de l’occultation de la violence de leurs origines (voir Achille Mbembe dans Politiques de l’inimité). Et comme James Balwin et Raoul Peck ont travaillé à le démontrer, « l’histoire officielle est le fruit du pouvoir ».

Le travail de Julia Lê cherche à mettre en lumière le résultat de cette occultation. « C’est très dur pour les enfants non-blancs, pour les enfants tout court. L’enfant, c’est aussi celui qui n’a pas le droit de parole, qui ne peut pas parler », explique-t-elle.

« L’école n’est ni hermétique, ni neutre vis-à-vis des violences coloniales »

Les différences comme l’exclusion s’apprennent dès l’enfance. L’école n’est ni hermétique, ni neutre vis-à-vis des violences coloniales. Les ouvrages scolaires, les remarques dans la cour de récré, et parfois même les professeurs contribuent à l’intériorisation du racisme chez les enfants. « Aussi parce qu’après tout, les enfants vivent des violences. Cette idée qu’on a un peu de l’enfance innocente, insouciante, protégée, elle n’existe pas vraiment. […] Ça touche tout le monde, mais il y a quand même des spécificités au vécu des enfants non-blancs, et c’est ça que je voulais adresser. »

L’un des éléments de cette violence coloniale reste cette volonté d’État de vouloir assimiler les personnes racisées. « Être assimilés le plus possible pour ne pas faire de vague, pour répondre à un agenda qui est celui de la suprématie blanche, et qui empêche, en fait, les autres histoires de pouvoir exister, et qui, pourtant, font partie de l’histoire française. On n’a rien demandé, on est là parce que la France est allée coloniser des pays, et nos histoires après, font qu’on vit en France. »

Le poète Aimé Césaire voyait en l’assimilation culturelle une dépersonnalisation. Il expliquait que « dès le milieu des années trente et plus encore à partir des années cinquante, partisans et adversaires africains de l’« assimilation » s’affrontèrent : les uns l’érigèrent en bannière d’une égalisation des droits entre les colonisés et les Français de métropole, les autres la dénoncèrent comme une forme d’aliénation des âmes, beaucoup plus destructrice que l’exploitation économique ou la domination politique. Paradoxalement, les détracteurs les plus acharnés de la doctrine de l’« assimilation » en étaient aussi les purs produits. »


Le calendrier ARDELIM/Julia Lê 2026

  • Rencontre littéraire avec Sarah Ghelam le à la librairie « Le Chat qui dort », à Beaugency – 28 mai à 19h ;
  • Exposition à l’église Saint-Étienne, à Beaugency, du samedi 23 mai au dimanche 28 juin – vernissage le vendredi 29 mai ;
  • Soirée carte blanche de courts-métrages au cinéma Le Dunois, à Beaugency – 11 juin à 20h30.

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Steven Miredin

Mise à jour du 28 mai 2026 à 17 heures : le titre de l’exposition « On a grandi trop tôt » a été modifié par Julia Lê. Elle s’appelle désormais « Les berceuses se sont éteintes ».