L’esclavage est notre histoire : retour sur un crime contre l’humanité et ses abolitions à Semoy

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Image de l’exposition prêtée par le « Collectif pour la mémoire de l’esclavage ». Photo Steven Miredin

Les fantômes de l’esclavage hantent encore les sociétés occidentales, et la France ne fait pas exception. Suivant cette intuition, le dimanche 23 novembre, la Ville de Semoy a organisé une expo-conférence intitulée : Esclavage et ses abolitions : une histoire de France. Pour examiner ce qu’a été l’esclavage, mais aussi la manière inachevée dont il a pris fin, l’historien Frédéric Régent a été convié pour présenter les résultats de ses travaux de recherche.

Ce qui se joue ici, ce n’est pas une réécriture de l’histoire, mais une relecture du récit national sur l’esclavage et le colonialisme. Ces deux faits ont pavé l’histoire de l’Europe et de la France, et ont un impact sur le présent. Considérer qu’ils appartiennent au passé n’est qu’une incantation « pour se laver les mains des conséquences d’une histoire qui a duré plus de cinq siècles et qui structure les sociétés contemporaines ».

Aimé Césaire dénonçait une histoire de l’esclavage délocalisée aux Antilles ou aux Amériques. L’idée même que la France ait prospéré par et grâce à l’exploitation des corps Noirs n’est tout bonnement pas entendable. Et lorsque l’ancien Premier ministre, Jean Castex, interrogé le 1er novembre 2020 au journal de 20 heures de TF1, déclarait qu’il faut arrêter avec cette histoire, il la rangeait aux notes de bas de page de l’histoire de l’humanité. Cette même histoire que la loi Taubira de 2001 définit comme un crime contre l’humanité.


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Notre émission sur l’esclavage et ses abolitions est à écouter ci-dessous.


La position de l’ancien chef de gouvernement n’est pas partagée par la Ville de Semoy, dans le Loiret. Le dimanche 23 novembre, la commune a organisé une expo-conférence intitulée : Esclavage et ses abolitions : une histoire de France. Le temps d’un après-midi, au centre culturel des Hautes Bordes, et avec le soutien du « Collectif pour la mémoire de l’esclavage », la municipalité a interrogé la place donnée à cette histoire dans la France d’aujourd’hui.

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Pour en parler, l’historien spécialiste de l’esclavage et professeur à l’Université Paris 1, Frédéric Régent, a été convié afin rendre visible la réalité de l’esclavage et les combats pour son abolition. Par une présentation de ses travaux de recherche, il met en avant des impensés de l’esclavage et de son héritage.

Pour enfin sortir des marges de l’histoire

De quelle histoire est-il question ? Le maire de Semoy, Laurent Baude, parle de « notre histoire ». Elle englobe « l’histoire du racisme et de notre société ». Il poursuit en affirmant que « cette histoire nous concerne ». Le maire se positionne comme un accompagnateur des prises de conscience d’une histoire mémorielle « volontairement laissée dans l’ombre ». Ses propos rejoignent ceux des universitaires issus de la diaspora noire-africaine dans « Les Mondes de l’esclavage ». Il s’agit d’affirmer que « le passé esclavagiste n’est pas une autre histoire, et ce n’est pas une histoire des autres ».

La fin du XVIIIème siècle est aussi nommée « l’époque des révolutions ». Le problème, c’est qu’il est trop souvent fait référence à la Révolution américaine commencée en 1763, puis à la Révolution française débutant en 1789. La Révolution haïtienne de 1791 est la grande oubliée, alors qu’en une dizaine d’années, allait se créer la première République noire. La seule révolution qui ait vraiment concrétisé l’idéal de la Société des Amis des Noirs

« Pour qu’un peuple puisse être indépendant, il faut qu’il sache se suffire à lui-même. [Les Noirs] recueillent presque sans culture les plus riches dons de la terre, et, loin d’aspirer à une liberté dont la conservation comme la conquête leur coûterait trop d’effort, ils s’endorment au sein de l’opulence et des plaisirs qu’elle leur procure. Un tel peuple doit donc borner ses vœux à être sagement et paisiblement gouverné par des hommes humains et justes, ennemis de la tyrannie. »

François-Antoine de Boissy d’Anglas, cité par Aimé Césaire dans Toussaint Louverture – La Révolution et le problème colonial.

Ce qui s’est produit à Saint-Domingue, futur Haïti, contredit toutes les prétentions racistes de l’Occident. Haïti a joué un rôle central dans l’effondrement complet du système esclavagiste. Haïti a créé le « possible ». Et c’est ce « possible », incarné en la figure de Toussaint Louverture, que Napoléon Bonaparte a voulu tuer.

C’est par la tentative d’assassinat de l’abolition, par Bonaparte, que la rencontre s’est ouverte avec la projection d’un film-documentaire : Bonaparte coté noir. Une production France TV revenant sur les raisons pour lesquelles Napoléon Bonaparte, serviteur de la bourgeoisie, a décidé de rétablir l’esclavage dans les colonies françaises en 1802. Un film-documentaire qui présente le petit général comme un homme pragmatique.

« Je demande souvent aux enfants qui est Christophe Colomb. Ils me répondent tous, quel que soit le pays dans lequel je suis, que c’est l’homme qui a ‘‘découvert’’ l’Amérique. Je sors alors de la classe, je reviens, j’ouvre la porte et je dis : ‘‘j’ai découvert la classe !’’ et tous se récrient : ‘‘Mais non, nous étions là avant !’’ Alors, je leur explique que les Amérindiens, eux aussi, étaient là avant l’arrivée de Christophe Colomb. »

Lilian Thuram, ancien footballeur international français et président de la fondation Lilian Thuram, Éducation contre le racisme

Le choix des mots a des conséquences. Il en dit plus sur la personne qui les prononcent que sur le sujet dont il/elle parle. En ce sens, l’historien Frédéric Régent refuse le terme de « pragmatisme » et privilégie celui d’« opportunisme ». Un mot qui reflète davantage la malhonnêteté dont a fait preuve le laquais des riches.

Alors que Toussaint Louverture et son armée, reprenant le contrôle de l’île, tentaient de la rendre économiquement viable et indépendante de la France, Napoléon organisait une nouvelle tromperie.

Une insulte à l’humanité : Napoléon rétablit l’esclavage le 20 mai 1802

Qualifiant les anciens esclaves de « braves noirs de Saint-Domingue », il envoya le Général Leclerc avec pour instruction de « mentir, tuer et voler ». Il s’agit de ne pas remettre en cause l’abolition, dans un premier temps, puis de capturer les généraux Noirs, notamment Louverture pour, in fine, rétablir l’esclavage.

C’est ce qu’il va faire. Comme une insulte à l’humanité, Napoléon rétablit l’esclavage le 20 mai 1802.

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De tout cela, le film en dépeint un homme pragmatique. Il reste quand même étonnant qu’il ne soit fait mention d’aucune de ses déclarations devant le Conseil d’État peu après le coup d’État du 18 Brumaire en 1799 : « Je suis pour les Blancs, parce que je suis blanc, je n’ai pas d’autre raison, et celle-là est la bonne. Comment a-t-on pu accorder la liberté à des Africains, à des hommes qui n’avaient aucune civilisation, qui ne savaient pas seulement […] ce qu’était la France ? »

Cet homme – que le film ne dit pas raciste – a rétabli l’esclavage, parce qu’il était blanc. Et c’est parce qu’il est blanc qu’il faudra attendre une seconde abolition en 1848.

L’histoire de l’esclavage est aussi l’histoire du racisme

Qu’est-ce que la traite noire-africaine a de particulier ? Pourquoi l’esclavage colonial européen est le seul à être considéré comme crime contre l’humanité par la loi Taubira ? 

L’esclavage est aussi vieux que l’humanité, mais la traite des esclaves noirs-africains porte en elle des spécificités qui structurent encore nos sociétés. Lors de sa présentation, l’historien Frédéric Régent a mis à nu les mécanismes qui ont permis la mise en place de l’esclavage et sa pérennisation sur cinq siècles. Son analyse, c’est celle d’une histoire de « l’opportunisme ».

Conférence sur l’esclavage dans les colonies françaises présentée par l’historien Frédéric Régent. Photo Steven Miredin

« Point de colonies, point de commerce… point de commerce, plus de marine »

Déclaration de Colbert justifiant l’implication de l’État dans l’esclavage.

L’esclavage colonial européen est « un esclavage de plantation ». Dans une logique de prédation, les terres sont devenues « marchandises » et « propriétés immobilières ». Et, en tant que système, cette logique exige le recours à la violence. Elle exige l’élimination des habitants d’origine et leur remplacement par des colons européens. Tout cela porte un nom : la « colonisation de peuplement ». Et pour tenir, les colons devaient bénéficier de l’intervention de l’État.

Ces colons, soutenus économiquement par les forces étatiques, tuent, massacrent et déciment des civilisations entières. Puis, ils créent des colonies, construisent des murs, dessinent des lignes sur des cartes, revendiquent des territoires. Lorsque tout est mort, ils font venir, de force, des gens pour produire des denrées de luxe.

« C’est à ce prix que vous mangez du sucre »

Voltaire

Parce qu’une absurdité ne suffit pas, le chercheur explique que cette colonisation de peuplement « n’est pas liée à de la conquête territoriale, mais a pour unique visée la production de denrées qui ne sont pas essentielles à l’espèce humaine ». 

Sucre, café, tabac, chocolat ou indigo : des produits de luxe aux teintes écarlates pour une bourgeoisie européenne. Il ne s’agissait pas d’étendre les royaumes d’Europe, mais bien d’obtenir des terres cultivables où le sang serait le premier terreau.

Le but de l’esclavage a toujours été le « profit », et sans le travail forcé de peuples asservis, un fermier ne pouvait pas être compétitif sur les marchés. À partir du moment où a commencé la colonisation du Nouveau Monde, au XVème siècle, les Espagnols et les Portugais ont mis en place des « essais de main d’œuvre ». C’est d’abord l’exploitation des populations locales, mais comme Frédéric Régent l’indique, « c’est très difficile d’asservir une population qui connaît le territoire ». Puis, ce fut le tour des engagés. Des serviteurs européens sous contrats qui se sont révélés très peu « adaptés ».

La malédiction des corps africains

C’est ici que commence la malédiction des corps africains devenue « marchandise privilégiée ». Parce que ces corps ne connaissent pas l’espace. Parce que ce sont des corps très diversifiés dans leurs origines, ce qui rend la révolte difficile à coordonner.

Comme ultime insulte, dans cette société esclavagiste, « les affranchis noirs sont toujours considérés comme inférieurs aux Blancs ». Ce qu’explique Frédéric Régent, c’est que l’esclave qui obtient la liberté n’est pas considéré comme un Blanc. Les descendants d’esclaves sont marqués du sceau maudit de l’esclavage.

Démonstration de capoeira, pratique culturelle afro-brésilienne héritière de l’esclavage qui relève à la fois du combat et de la danse et peut être considérée comme une tradition, un sport et même une forme d’art, ici proposée par l’Association nationale de l’art et de la culture (ANAC). Photo Steven Miredin

Dès ses premières apparitions, au XVIIème siècle, le mot « nègre » figurait dans les dictionnaires français avec des connotations négatives. Au milieu du XVIIIème siècle, le mot « noir » signifiait presque universellement « mauvais ». 

Sous l’esclavage, une personne noire a moins de droit qu’une personne blanche. Le Code Noir lui-même consacre l’esclave noir comme un bien mobilier. 

Le début du « préjugé de couleur »

Mais avec la pensée abolitionniste et l’égalité juridique, il s’est rendu nécessaire de maintenir la domination et de trouver de nouvelles justifications pour l’esclavage. C’est le début du « préjugé de couleur » qui deviendra bientôt « le racisme ». Une idéologie qui maintient une distinction entre Noir et Blanc. Si la loi rend égaux, il a fallu faire reposer la différence sur un caractère racial : « associer un caractère physique à un caractère intellectuel et moral ».

Les Noirs sont naturellement inférieurs, donc ils doivent être asservis. Le préjugé de couleur a fixé la position noire au plus bas du genre humain. C’est sur ce préjugé que fut fixé le mariage entre l’ethnocentrisme européen et le racisme scientifique qui dessine désormais le paysage idéologique des deux côtés de l’Atlantique.

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Dans les sociétés esclavagistes, les affranchis, même métis, sont inférieurs aux blancs. L’esclave a toujours moins de droits que le Blanc, ou considéré comme tel. 

Pour maintenir la domination, les colons blancs ont adopté le suprématisme blanc comme substitut aux esclaves. Pour Frédéric Régent, « le racisme n’est pas la cause de l’esclavage, mais il en est la conséquence directe ».

Décoloniser Orléans

À Orléans, de quelle histoire est-il question ? De l’histoire d’une ville qui ne se pense qu’à travers l’emblématique figure de Jeanne d’Arc ? D’une ville qui célèbre chaque année la Loire en omettant soigneusement d’évoquer que ce fleuve est taché de sang ?

L’histoire d’Orléans, enseignée dans les livres d’histoire et par les institutions de la ville, n’est pas neutre. Elle résulte de choix idéologiques invisibilisant volontairement un passé meurtrier. 

« J’appelle négrier, non seulement le capitaine de navire qui vole, achète, enchaîne, encaque et vend des hommes [et des femmes] noirs, ou sang-mêlés, qui même les jette à la mer pour faire disparaître le corps du délit, mais encore tout individu qui, par une coopération directe ou indirecte, est complice de ces crimes. Ainsi, la dénomination de négriers comprend les armateurs, affréteurs, actionnaires, commanditaires, assureurs, commanditaires, assureurs, colons-planteurs, gérants, capitaines, contremaîtres, et jusqu’au dernier des matelots, participants à ce trafic honteux. » 

L’Abbé Grégoire en 1822 dans Des peines infamantes à infliger aux négriers.

Pour étudier l’héritage de la traite négrière dans la construction d’Orléans, le maire de Semoy, Laurent Baude, propose de regarder en face toute l’histoire du Loiret. Il pose en priorité le développement de l’information sur l’histoire d’Orléans, la principale ville productrice de sucre d’Europe au XVIIIème siècle. 

Laurent Baude, maire de la commune de Semoy. Photo Steven Miredin

L’histoire de la ville d’Orléans, c’est l’histoire d’un monde, une histoire « globale » de l’esclavage. Dans cette histoire, Haïti est « le paradoxe des Lumières », la première fois que « la négritude s’est mise debout » et la seule vraie expérience des prétentions universalistes de l’époque révolutionnaire.

Se limiter aux fantasmes d’une adolescente brûlée au bûcher, puis instrumentalisée, n’est plus possible. Aujourd’hui, les conséquences de l’esclavage perdurent et structurent encore la France dans plusieurs formes insidieuses, ce qui rend sa compréhension difficile.

Inscrire la commune de Semoy dans « l’histoire mémorielle », comme le dit Laurent Baude, c’est aussi lutter contre les formes modernes d’esclavage.

En reléguant cette histoire au rang de l’oubli, l’enrichissement d’Orléans grâce à l’esclavage est resté et reste encore largement dans l’ombre de l’Histoire française contemporaine. Tributaire de mécaniques institutionnelles, Orléans en 2025 efface encore le racisme, l’agression, et fait prospérer l’homicide de l’invisibilisation, ce qui empêche de penser la commémoration.

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Steven Miredin

Musique : Akiyo, Nou nèg