Trois tonnes de livres dans la boutique « Déjà lus » de Céline Giroire, à Orléans

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Céline Giroire dans sa librairie. Photo Fidel Agumava

Au milieu des rayonnages serrés de « Déjà lus », sa librairie d’occasion ouverte presque par hasard à Orléans, Céline Giroire accueille chaque livre comme un être vivant et chaque client comme un visiteur de son petit royaume. Voici l’histoire d’une femme qui a refait sa vie avec des mots.

Pour l’Orléanaise Céline Giroire, une ancienne banquière, devenir bouquiniste n’a jamais été un caprice tardif. C’était un désir intime qui l’accompagnait depuis l’adolescence — un désir longtemps contrarié par la vie familiale, les responsabilités, et ce réflexe qu’ont tant d’adultes de privilégier le raisonnable au vital. Pendant des années, elle a vécu entourée de livres sans pouvoir en faire son quotidien professionnel. Mais l’idée, elle, n’a jamais cessé de vibrer.

« J’ai toujours aimé vivre dans les livres, raconte-t-elle. Mais quand vous avez un mari, un enfant, deux enfants, une maison, il faut trouver un travail qui vous nourrisse, et pas seulement le cœur et l’âme. Alors j’ai mis mon rêve de côté. Et puis un jour, tout s’est aligné. J’ai dit : maintenant, je veux vivre de ma passion. Et ma passion, ce sont les livres. Pourquoi l’occasion ? Parce que j’adore tout ce qui a déjà vécu, tout ce qui est recyclé. On n’a pas besoin d’acheter neuf quand on peut trouver magnifique en seconde main. »

Cette petite révolution personnelle l’a conduite vers l’univers du livre d’occasion, où chaque ouvrage porte une mémoire, une trace, une vie antérieure. Une matière idéale pour quelqu’un qui n’aime rien tant que les objets porteurs d’histoires.

Les meilleures lecteurs sont les auteurs

Chaque chose et chaque personne a sa propre histoire, et Céline Giroire ne fait pas exception. Derrière la bouquiniste se cache une romancière prolifique. Elle écrit depuis toujours, dans une solitude joyeuse et assumée. Ses romans ne sont jamais publiés — « par choix », dit-elle. L’écriture n’est pas pour elle une carrière à conquérir, mais un espace intérieur indispensable.

« J’écris des romans, poursuit-elle. Beaucoup. Mais je ne les publie pas, pas encore. Écrire, c’est comme peindre ou composer : ça sort votre âme. Je n’ai pas besoin de montrer tout ça pour l’instant. Mes premiers lecteurs sont ma famille… et ils sont parfois surpris. J’écris du thriller très noir. On tue beaucoup. On ouvre les ventres. C’est très Stephen King des années 70–80. Alors que dans la vie, je suis quelqu’un de très gentille. »

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Cette noirceur littéraire, contrastant avec sa douceur réelle, fait partie d’elle. Céline dit que ses livres lui servent d’exutoire, de laboratoire émotionnel, de terrain de liberté — un espace où rien n’est interdit et tout est possible. Comme, par exemple, une reconversion professionnelle d’une banquière à une bouquiniste !

Les trésors de l’occasion

Avant même l’ouverture de sa boutique orléanaise « Déjà lus », Céline a bénéficié d’une générosité inattendue. Famille, amis, connaissances : tout le monde était pressé de lui confier ses livres « déjà lus ». L’occasion a réveillé une vérité simple : personne ne veut jeter un livre, même poussiéreux, jauni ou déformé par le temps.

Elle a complété ces dons en explorant les vide-greniers, les maisons qu’on débarrasse, et surtout les « désherbages » de bibliothèques municipales. Là, elle a acheté des cartons entiers pour quelques billets, découvrant parfois des trésors, parfois cinquante exemplaires du même Goethe dont elle ne savait que faire.

Son arrivée à Orléans a tout d’une scène de film improvisée. Un départ de Nevers, trois tonnes de livres entassés dans un camion, et un hasard bienveillant qui la guide vers un copain agent immobilier qui avait en tête un local en centre-ville sous les arcades de la rue royale.

« Et là, le hasard : je tombe sur un ami qui me dit : « Viens, j’ai quelque chose pour toi. » On arrive devant la porte, je regarde, et j’ai dit : « oui, oui, ok, donne-moi les clés ». »

L’emplacement est cher bien sûr, peut-être un peu trop. Mais la bouquiniste, qui vient de naître, revendique ce choix stratégique. Pour un commerce, dit-elle, les trois premières règles incontournables sont les mêmes : emplacement, emplacement, emplacement.

Céline nie que son expérience de spécialiste en banque commerciale l’ait aidée à ouvrir sa boutique. Pourtant, le discours d’une personne passionnée par l’univers littéraire est constamment émaillé de termes issus du monde de la finance : la marge, l’estimation, la balance. Sa boutique est un équilibre fragile entre passion et calcul.

Un modèle de réussite

La bouquiniste a pensé son modèle économique avec une logique très simple : les clients lui vendent leurs livres au poids (1,50 €/kg), mais elle les revend à prix fixe, généralement 3 €, parfois 5€ l’unité. Une simplicité qui fonctionne, mais qui demande de la vigilance. Les livres trop lourds deviennent un piège : ils coûtent plus cher à l’achat qu’ils ne rapportent à la vente.

« Ce n’est pas bon pour le business. Et c’est vrai que je ne prends pas d’encyclopédie et de dictionnaire parce que ce sont des livres qui sont très lourds. Donc quand je mets sur la balance, vous imaginez bien 3 kg. Vous le multipliez par 1,50€ : ça vous fait 4,50€ alors que je rentre 5€. Il y a une marge qu’il faut absolument conserver », calcule-t-elle.

La concurrence, c’est une autre chose, qu’il faut prendre en compte. Orléans compte plusieurs boîtes à livres, bouquinistes et cafés-librairies. Céline s’est présentée à certains d’entre eux, par courtoisie — et parce qu’elle les connaissait déjà comme cliente. Et tout le monde n’a pas bien pris la chose, mais c’est la vie, n’est-ce pas ?

« Ça fait une part de gâteau en plus à partager. Mais sincèrement, dans une ville comme Orléans, il y a de la place pour tout le monde », soutient-elle.

Forte de vingt ans passés en banque à accompagner des commerçants, Céline connaît par cœur les parcours administratifs, les aides, les dispositifs et les pièges. Elle a choisi la SARL (société à responsabilité limitée), car à l’origine elle devait avoir une associée : sa sœur. Elle a gardé la même forme juridique, même si, aujourd’hui, elle est seule à gérer la librairie.

« Je n’ai pas les moyens de payer un salarié, c’est trop cher. Quand vous donnez 1.000 euros à un salarié, c’est 1.500 euros que vous sortez. Et puis, l’activité, ce n’est pas non plus débordant. En fait, je reçois les clients qui viennent vendre leurs livres, je les pose ici, je les enregistre au cours de la journée, je les range, je sors mon stock quand j’ai vendu un livre. Je me débrouille toujours, je me débrouille très, très bien toute seule. »

Les journées sont rythmées par les achats, l’enregistrement, le rangement, la vente. Le seul inconvénient : impossible de prendre de vraies vacances.

Céline Giroire dans sa librairie. Photo Fidel Agumava

Que lisent les jeunes ?

La boutique ne fait que 43 mètres carrés, mais Céline donne l’impression qu’elle en fait le double grâce aux miroirs et à une organisation millimétrée. Contrairement aux librairies traditionnelles, elle classe tout par auteur — de A à R au rez-de-chaussée, de S à Z à l’étage, où se trouvent aussi les langues étrangères, la science, l’histoire et le rayon jeunesse.

Elle connaît presque tous ses articles par cœur : plus de 12.000 titres uniques.

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Sa clientèle va « de 7 à 77 ans », dit-elle en souriant. Les adolescents — qu’on imagine parfois éloignés de la lecture — viennent chercher des romances, des sagas à tranches colorées, des thrillers.

« Il n’y a pas de tranche d’âge particulière. On pourrait penser que les jeunes, la tranche 16–25 ans, ne lit pas. Ce n’est pas vrai. »

Céline confie que certaines tendances reviennent sous d’autres noms. Ce que lisent aujourd’hui les jeunes adultes ressemble beaucoup aux Arlequin et Nous Deux de leurs grands-mères : romances passionnées, drames familiaux, fins heureuses.

Elle n’organise pas de grandes rencontres littéraires, par manque de place. La boutique est petite : impossible d’y installer des fauteuils ou un coin café comme le suggèrent parfois les clients. Elle accueillera toutefois bientôt une artiste pastelliste qui exposera des œuvres autour du Petit Prince.

Des chef-d ’œuvres et des livres « créés par un bouton »  

Pour Céline, Le Petit Prince n’est pas un livre pour enfants, mais un miroir universel. Debout devant une étagère ne contenant qu’une partie de sa vaste collection d’éditions de cette parabole philosophique, elle en parle avec une émotion presque grave :

« Dans Le Petit Prince, chaque personnage vous dit quelque chose de vous. Le renard, le businessman, l’allumeur… on se reconnaît toujours quelque part. C’est une philosophie, pas un conte. On a eu une chance folle d’avoir ce livre en France. Sans Consuelo, la femme de Saint-Exupéry, il n’aurait peut-être jamais été publié ici.»

Elle rappelle qu’après la Bible, c’est le livre le plus traduit au monde — et, plaisante-t-elle, « probablement juste devant les notices IKEA ».

Céline lit quasiment un livre par jour, parfois plusieurs en parallèle. Lire est pour elle une hygiène mentale, un moyen de mieux conseiller les clients, mais aussi un plaisir profond. Elle aime découvrir un auteur inconnu, parfois le refermer immédiatement, parfois s’enflammer, et parfois… soupçonner de mauvais comportements. Parmi cela, le phénomène de Frida McFadden, dont les romans — La Femme de ménage et ses suites — lui semblent avoir été générés à la chaîne.

« J’ai compté les mots, les pages, la structure des chapitres : c’est exactement la même chose d’un livre à l’autre. On change les prénoms, les lieux, mais c’est pareil. Elles disent que l’auteure est secrète, qu’elle vit cachée avec son chat noir. Moi, je dis que tout cela est créé en appuyant sur un bouton. Peu importe si les gens lisent — mais qu’on le dise ! C’est ça qui m’agace. C’est dégueulasse pour les auteurs inconnus qui se battent pour publier. »

Elle décrit avec un mélange de perplexité et de tristesse la mutation de la rentrée littéraire : autrefois une centaine de titres par an, aujourd’hui près de 800, répartis sur deux saisons. Trop de livres, trop peu de lecteurs pour les accueillir. Céline revient dernièrement du salon de Brive, où elle a vu 150 auteurs alignés, attendant un public qui ne venait pas — tandis que les « superstars » faisaient salle comble.

L’art d’être heureuse

En semaine, Céline reçoit 30 à 50 clients par jour. Le samedi, ça monte à 150. À Noël, les flux doivent augmenter encore, même si ceux qui cherchent les dernières nouveautés ne viennent pas chez elle. Mais elle ne rêve pas d’expansion. Elle refuse d’ouvrir un site internet — ingérable avec 12.000 titres en rotation permanente. Elle entretient simplement une page Facebook et une page Instagram où elle publie coups de cœur, vitrines et petites phrases du jour.

« J’ai pas de perspective d’avenir, je suis pas à me dire je vais me développer à tel point que je vais pouvoir prendre 10 salariés, avoir 500 mètres carrés, raconte la bouquiniste. Je veux juste faire ce que j’aime, avoir suffisamment à la fin du mois pour vivre normalement, simplement. Je ne veux surtout pas de grande librairie. Mon rêve, c’est une vieille grange dans la campagne avec plus de cent mille références, mais je n’aurai plus de vie. Je suis bien là. Tout simple, tout petit, tout cosy. Avec des clients qu’on voit régulièrement, qui apprennent à créer des liens, des affinités. C’est sympa. »

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Dix ans de boutique, pas plus. Céline veut vivre simplement, faire ce qu’elle aime, connaître ses clients, créer des liens. Pour elle, la réussite ne se mesure ni en mètres carrés, ni en chiffre d’affaires, mais en joie quotidienne.

« C’est vrai que la réussite, vous pouvez un peu l’envisager de deux façons. On peut se dire que la réussite, c’est d’avoir gagné assez d’argent pour vivre. Mais, je préfère d’abord être heureuse. Et quand le matin, je me lève, quand j’arrive ici, c’est débile, mais j’ouvre la porte et je dis « bonjour mes enfants ! » C’est stupide, je sais, mais je leur dis bonjour. La réussite, c’est d’être heureux dans ce que vous faites, dans ce que vous entreprenez. L’argent, évidemment, c’est important. Mais c’est surtout d’aimer ce que vous faites, de le transmettre. Quel plaisir de voir un client qui entre dans votre boutique en disant : « Céline, le livre que vous m’avez conseillé la dernière fois est génial ». Ça c’est bon, c’est très bon. »


Pratique

Si vous souhaitez découvrir la librairie de Céline Giroire « Déjà Lus », rendez-vous au 31 rue Royale, à Orléans.


Fidel Agumava