« Hitler… connais pas » : analyse des métamorphoses de la mémoire avec Martin Goutte

Martin Goutte au cinéma des Carmes. Photo Steven Miredin

Comme chaque année, le Centre d’étude et de recherche sur les camps d’internement du Loiret propose des rencontres pour le Mois du doc, en partenariat avec la médiathèque d’Orléans. Ce mois-ci, le sujet est la « métamorphose ». Le maître de conférences Martin Goutte est venu, le 4 novembre, au cinéma des Carmes, donner son analyse du documentaire Hitler… connais pas, de Bertrand Blier.

Les métamorphoses de la mémoire peuvent arriver bien vite. Parfois, il suffit d’une génération pour que la mémoire collective et les préoccupations pour l’avenir changent du tout au tout. C’est ce que met en lumière le premier film de Bertrand Blier, Hitler… connais pas, diffusé en 1963.

Le Centre d’étude et de recherche sur les camps d’internement du Loiret a organisé une projection du film, le 4 novembre, au cinéma des Carmes. Pour l’occasion, Martin Goutte, maître de conférences au département Cinéma et Audiovisuel, et membre de l’Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel, a été convié pour partager avec le public son analyse.


Podcast

Retrouvez ci-dessous notre podcast au sujet des métamorphoses de la mémoire en format audio avec une interview de Martin Goutte.


S’apparentant davantage à un documentaire qu’à un film, le réalisateur s’est attaché à interviewer onze intervenants de 15 à 22 ans. Au travers de ces jeunes, c’est une transformation d’un intime, d’une vision politique, économique, sociale et culturelle, des années 60, qui est mise en scène.

Alors qu’il s’agit de la génération suivant la chute du nazisme en Europe, le relief qui est dépeint est celui d’une jeunesse qui a oublié la guerre. C’est une jeunesse dont la mémoire collective s’est métamorphosée.

« Le titre désigne ce dont les personnages ne parlent presque jamais »

Martin Goutte explique que ce titre Hitler…connais pas est plus porteur d’une volonté provocatrice que d’une volonté de mettre en évidence l’oubli de la Seconde Guerre mondiale. Au cours de ce documentaire, le réalisateur interroge onze jeunes issus de classes sociales différentes (allant de l’ouvrier au fils de bourgeois).

À lire aussi sur notre site. Conférence gesticulée sur la santé mentale et la justice sociale : « Faut qu’ça sorte ! »

La guerre et l’occupation de la France ne trouvent aucun écho dans leurs discours. « Le titre désigne ce dont les personnages ne parlent presque jamais », explique Martin Goutte.

Les témoignages livrés sont en réalité très chronocentrés. Le temps de la guerre, qu’ont vécu leurs parents, apparaît quasiment oublié. Un oubli qui s’est opéré sur une génération, qui n’est pourtant séparée de la guerre que par quelques années.

La lutte contre l’Allemagne nazie est absente de leurs discours, du fait qu’ils ne l’ont pas connue. Mais Martin Goutte souligne que ces jeunes ont connu la guerre d’Algérie, dont les accords d’Évian ont été signés un an avant la diffusion du film.

Un changement de génération, paradoxal et explicite

Pour le conférencier, ce cinéma-vérité « montre le changement de génération ». Un changement qu’il qualifie de « paradoxal et explicite ».

Il est paradoxal, car les jeunes, dans leur parole, affirment un rejet de l’autoritarisme et de l’uniforme. Une parole qui exprime aussi l’émancipation sexuelle, notamment des jeunes femmes interrogées. Les enjeux qui les traversent ne trouvent « pas d’enthousiasme pour la guerre ». Il souligne aussi la présence de « préjugés de classes ».

Pourtant, Martin Goutte ne considère pas ce documentaire comme un préquel aux événements de Mai 68. Sur ce point, il explique que les castings, ainsi que les questions posées par Bertrand Blier, ont sûrement créé une dépolitisation de la parole enregistrée.

Cette parole est aussi explicite, car elle est « tournée vers l’avenir ». Interrogé sur les liens avec les Trente Glorieuses, il confirme que cet engouement pour l’avenir ne peut être décorrélé du contexte économique. Une époque où, pour les jeunes français, le niveau de vie moyen augmente.

Un documentaire peu représentatif de son époque ?

Martin Goutte explique que Bertrand Blier n’a eu de cesse de défendre que sa production n’était pas représentative de son époque. Il affirme ne vouloir mettre en lumière que les témoignages de onze jeunes des années 60.

Les effets de montages, la mise en relation des témoignages et le texte affiché dès le début du film laissent à penser tout le contraire. Martin Goutte y voit ici la « mauvaise foi » du cinéaste. Il poursuit en énonçant que « tout le dispositif du film […] fait qu’on peut difficilement ne pas voir le film comme représentant une image globale de la jeunesse de l’époque ».

Le conférencier explique que, pour les académies de l’audiovisuel, ce cinéma-vérité reste encore inclassable et très peu discuté dans l’étude documentaire.

À lire aussi sur notre site. Nicolas Sarkozy dans un 9 mètres carrés, ou le quotidien de nombreux étudiants ?

Que ce film soit représentatif de son époque ou non, et bien qu’il soit imprégné d’un machisme et d’une parole bourgeoise insupportables, il n’en est pas moins un bon exemple de l’absence de discours mémoriel dans les années 60, dont parlait Sébastien Ledoux.

Steven Miredin