
La persistance d’un discours xénophobe, au cours de ces dernières années, a profondément marqué le paysage socio-politique du pays. À Orléans, comme dans le reste de la France, les actes racistes, antisémites et islamophobes ont connu une augmentation exponentielle. Alors que les groupes néo-nazis défilent librement dans les rues de Paris et affichent des stickers de haine à Orléans, La Rédac Pop a souhaité traiter ce sujet pour ce qu’il est : une dangereuse augmentation de l’intolérance dans notre société.
Les libertés d’expression et d’opinion sont des droits fondamentaux, essentiels à la démocratie et au pluralisme. Pour autant, comme le prévoit l’article 10 de la Convention européenne des Droits de l’Homme et l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, le droit de s’exprimer cesse là où l’abus commence.
Le droit français sanctionne la diffamation et l’injure raciale, ainsi que la provocation à la haine ou à la discrimination raciale, l’apologie de crime de guerre ou de crime contre l’humanité, ainsi que la contestation de crime contre l’humanité. Il réprime également la discrimination à caractère raciale ou religieuse, ainsi que le mobile raciste, érigé en circonstance aggravante des crimes et délits.
La division du monde antiraciste
Malgré ces boucliers légaux, la France est de nouveau le théâtre de toutes les intolérances. Comme l’a relevé la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme (CNCDH), les actes de discriminations et de violences ne cessent de se multiplier sur l’ensemble du territoire.
À la différence des chiffres du ministère de l’Intérieur ne relatant que les dépôts de plainte, la CNCDH remonte les enquêtes de victimation de l’Insee. Selon l’institut, 1 million de personnes estiment avoir subi, au cours de l’année 2023, au moins un acte raciste et 96% d’entre elles ne portent pas plainte.
À lire aussi sur notre site. À Orléans, celles et ceux qui s’opposent aux massacres de Gaza font corps face aux attaques
Depuis le début de l’année, cette haine s’est cristallisée autour de deux attaques physiques graves : l’agression antisémite envers le rabbin d’Orléans, Arié Engelberg, le 22 mars, puis l’assassinat islamophobe d’Aboubakar Cissé dans le Gard, le 25 avril.
Qu’il s’agisse de l’islamophobie, de la négrophobie, de l’antisémitisme ou du racisme anti-asiatique, il ne faut pas se tromper : tous ces actes marquent une montée de l’intolérance et du racisme en France, pas seulement en quantité, mais dans la forme que celle-ci prend en termes de violence. Cette distinction entre l’islamophobie et l’antisémitisme n’est autre qu’une division du monde antiraciste. Une scission qui profite à l’extrême droite et la droite extrême.
Rassemblements de soutien
Il n’est pas question de nier les singularités de chacune de ces discriminations, mais de proposer une réflexion globale sur un phénomène dont les personnes concernées sont les premières victimes.
Les massacres du 7 octobre 2023 ont indéniablement joué un rôle dans l’augmentation des actes de violences envers la communauté juive. De même, « l’immigré » amalgamé au « musulman », réceptacle commode de toutes les critiques, a été régulièrement accusé comme responsable des difficultés qui traversent notre société. Une critique qui s’est particulièrement exacerbée durant le débat politique autour de la loi immigration de 2024.
Comme presque partout en France, en réaction à ces deux actes antisémite et islamophobe, des Orléanais se sont rassemblés pour des marches contre l’intolérance. D’abord le 25 mars contre l’antisémitisme, puis le 2 mai contre l’islamophobie.
L’agression d’Arié Engelberg
Le 25 mars dernier, trois jours après l’agression d’Arié Engelberg, l’état de sidération n’était toujours pas retombé dans les rues orléanaises tandis que plus de 1.300 personnes s’étaient rassemblées en face de la synagogue. Le rabbin d’Orléans avait alors subi une odieuse agression antisémite, tandis qu’il sortait du lieu de culte avec son fils de 9 ans.

L’homme avait été abordé par une jeune personne qui lui avait alors demandé s’il était juif tout en activant la caméra de son smartphone. Face aux protestations du rabbin, l’agresseur s’est alors mis à l’insulter, à lui cracher dessus, à le mordre, et à le molester de coups de poings et de pieds.
À lire aussi sur notre site. Qu’est-ce que la mémoire ? L’historien Sébastien Ledoux l’a expliquée au Cercil d’Orléans
L’intervention de plusieurs témoins a contraint le jeune homme de 16 ans, connu des services de police, à prendre la fuite, avant d’être interpellé dans la soirée. Il a été condamné, le 23 avril, à 16 mois de prison par le tribunal pour enfants.
« Nous sommes le serin dans la mine de charbon »
Les personnes rassemblées le 25 mars ont marché silencieusement jusqu’à la place de la République. Dans le cortège, nous avons tendu le micro à Arianne. Membre de la communauté juive d’Orléans, elle appelle à la tolérance mutuelle et au dialogue.
Devant la « statue de la Liberté » d’Orléans, plusieurs discours ont été prononcés. Maayan Degani Gabay, présidente de l’Union des étudiants juifs d’Orléans, a rappelé que les différentes communautés juive, chrétienne, musulmane et laïque étaient présentes lors de ce rassemblement.

André Druon, responsable de la communauté juive d’Orléans, a déclamé un discours mêlant remerciements appuyés pour les personnes, organisations laïques et communautés religieuses présentes, et propos accusateurs. Pour lui, « ça devait arriver » et la question n’était pas de savoir si cet acte antisémite allait se produire, mais « quand ». « La faute à certains médias et certains politiques », ajoutait-il, tout en prenant soin de ne pas donner de nom. Dans la foule, un homme ne se faisait pas prier pour le faire, sans être contredit : « Mélenchon ! ».
Si l’antisémitisme est un « poison », selon le président Emmanuel Macron, André Druon attend « l’antidote ». S’il « ne veut pas faire d’amalgame », il a estimé que la communauté juive est « le serin dans la mine de charbon » et a ajouté à l’adresse de tous les manifestants : « Après nous, ça sera vous ».
Le meurtre d’Aboubakar Cissé
Un peu plus d’un mois plus tard, c’est un autre événement dramatique qui a, cette fois, ébranlé l’ensemble de la communauté musulmane. Un meurtre ignoble commis dans une mosquée.
Au matin du 25 avril, Aboubakar Cissé, bénévole à la mosquée Khadidja de La Grand-Combe (Gard), accueille un homme de 21 ans dans les lieux. Ce dernier assassine froidement sa victime dans le dos alors qu’elle est en position de prière.
À lire aussi sur notre site. Jean-Claude Barny a présenté son film « FANON » au cinéma des Carmes d’Orléans
L’acharnement et la haine de l’agresseur sont illustrés par les 57 coups de couteaux plantés dans le corps de la victime. L’acte est filmé avec un smartphone et accompagné de propos islamophobes. Le meurtrier présumé finit par se rendre trois jours plus tard à la police italienne après sa fuite. Extradé en France, il est désormais dans l’attente d’un procès.

Lors du rassemblement du 2 mai en réaction à cet acte et contre l’islamophobie à Orléans, Mustapha Ettaouzani, président du conseil départemental du culte musulman du Loiret, a pris la parole, accusant le « déversement d’un discours islamophobe constant sur les plateaux de milliardaires ».
Une instrumentalisation de « la figure de l’immigré » contre les musulmans
Une prise de parole rappelant le rôle que jouent les médias dans la diffusion des discours islamophobes. En laissant et prenant part à la désinformation politique, les médias de masse ont pris position contre la gauche, contre les immigrés et contre les musulmans.
Au cours du rassemblement, Sylla Biry a rappellé qu’il faut respecter « l’humanité » de toutes et tous. Le consul honoraire du Mali en Centre-Val de Loire estime qu’il n’y avait « pas assez de monde » à cette manifestation. Près d’un millier de personnes étaient présentes.
« À mon avis, l’humanité n’est pas sensibilisée à ce genre d’événement », souligne-t-il, sans pour autant vouloir viser le public orléanais. « Nous ne sommes pas prêts encore à comprendre que ceci est condamnable, ajoute-t-il. Sinon, tout le monde serait-là aujourd’hui. »
Pour servir leur agenda électoral, des responsables politiques de partis tels que Les Républicains (LR) et le Rassemblement national (RN) ont brandi la figure de « l’immigré musulman ». En multipliant les lois sécuritaires pour lutter contre l’immigration, c’est une partie de la population que la droite et l’extrême droite ont exposée à toutes les violences.
Le gouvernement actuellement en place n’est pas en reste. On ne pourra jamais assez citer l’actuel Premier ministre, François Bayrou, qui, en parlant de « sentiment de submersion migratoire », a validé le vocabulaire de l’extrême droite.
« L’humiliation publique »
Le plus outrancier de tous, en la personne de Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, a grandement participé à l’installation d’un climat islamophobe en France. Celui qui a déclaré, le 29 septembre 2024 dans une interview accordée à LCI, quelques jours après son investiture, que « l’immigration n’est pas une chance ». Celui-là même qui, le 26 mars 2025, déclarait « à bas le voile ».
À lire aussi sur notre site. Le président de la Cimade appelle à repenser l’accueil des immigrés
En cherchant à plaire à un électorat fascisé et fascisant, il a sciemment mis une cible sur les personnes de confession musulmane, mais aussi et surtout sur les femmes musulmanes. Des personnalités politiques telles que Marine Tondelier (secrétaire nationale des Écologistes) estiment ainsi que le ministre de l’Intérieur est responsable du climat islamophobe qui règne aujourd’hui au pays de la « Déclaration des Droits de l’Homme ».
Fatou Traoré, vice-présidente du Collectif franco-malien du Centre-Val de Loire, dénonce « l’humiliation publique » que subissent les musulmans. S’épanchant sur les sentiments qui traversent la communauté musulmane, elle confirme avoir « beaucoup de retours des femmes qui subissent des discriminations dans le monde professionnel et dans la vie de tous les jours ».
À lire aussi sur notre site. « Si tu mets ton voile, c’est pour exciter les gens » : une étudiante musulmane d’Orléans raconte son calvaire entre insultes et suspicions
Poussés dans leurs délires islamophobes, les leaders de LR persistent à s’attaquer aux institutions qui pourraient constituer des contre-pouvoirs. Les attaques envers le monde universitaire, le monde judiciaire, le monde associatif, le monde culturel sont la démonstration d’une dérive autoritaire meurtrière pour la démocratie. Pour justifier toutes ces attaques, le gouvernement et la droite n’ont eu de cesse de brandir le « wokisme » qu’ils accusent d’être un soutien du terrorisme.
Du point de vue orléanais, on peut aussi se questionner sur la non-présence du maire Serge Grouard au rassemblement du 2 mai contre l’islamophobie. Une absence d’autant plus difficile à expliquer qu’il s’était pourtant rendu à la marche de soutien à Arié Engelberg. Si l’assassinat d’Aboubakar Cissé ne s’est pas produit à Orléans, l’exceptionnelle violence et l’ignominie de cet acte auraient pourtant justifié une mobilisation aussi forte des pouvoirs politiques locaux pour soutenir moralement la communauté musulmane orléanaise, très inquiète. Et ce, alors que la ville et le Loiret ne sont pas épargnés par l’islamophobie.
Stickers orduriers
Difficile d’ignorer ce phénomène à Orléans quand des mouvements néo-fascistes cherchent à faire de la ville une « zone interdite aux musulmans » et militent « pour une meilleure société sans musulman ». Des stickers orduriers ont ainsi été récemment retrouvés en plein centre-ville et sur le campus universitaire, et ont provoqué la consternation d’une grande partie de l’opinion publique. Le collage de ces autocollants serait l’oeuvre, selon le média d’investigation Reflets, d’un nouveau groupuscule néonazi orléanais appelé « Brigade Puaud », en référence à un ancien militaire membre de la division SS Charlemagne. »
« Zone interdite aux racistes »
Une pratique loin d’être isolée à Orléans, selon plusieurs militants rencontrés. « Il y en a partout », relate Mathys Fourniau. Le membre de l’Union étudiante d’Orléans explique avoir arraché de nombreux stickers arborant des slogans tels que « Multiculturalism is génocide » ou « Génocide européen ».
En réaction à cette actualité qui a largement dépassé les frontières orléanaises, des militants et militantes de SOS Racisme sont aussi venus de Paris, ce jeudi 22 mai, pour apposer dans la cité loirétaine leurs propres stickers : « Zone interdite aux racistes ». « Ils ont senti une forme d’impunité », analyse Désiré Kalombo au micro d’« Écoute ta fac », sur Radio Campus Orléans. Le responsable du développement de SOS Racisme insiste sur l’importance du « climat politique » et du « contexte médiatique ».

Pour l’anecdote, les militants et militantes affirment qu’ils ont été contrôlés par la police municipale pour « fichage interdit » aux alentours de midi alors qu’ils étaient dans la rue Charles-Sanglier, lieu où l’on avait retrouvé un des stickers néonazis. « Je leur ai dit : « J’espère qu’il y a eu la même réactivité quand, la semaine dernière, il y a eu des stickers néonazis qui ont été placardés dans la ville. » On m’a dit qu’il y avait des caméras… »
Mustapha Ettaouzani a aussi rappelé sur notre antenne, lors de l’émission « À Bâtons rompus » du 29 avril dernier, que les mosquées de l’agglomération orléanaise ont reçu des menaces islamophobes. Il faut également citer l’incendie volontaire de la mosquée de Jargeau, intervenu dans la nuit du 25 au 26 février, dont les responsables n’ont toujours pas été retrouvés.
« Un deux poids deux mesures »
Cet acte islamophobe faisait suite aux menaces et tags qui avaient touché le local quelques jours avant. « Quand l’incendie de Jargeau est arrivé, on avait dit dans notre courrier à la préfète : « Faites attention. Ça, c’est l’avant-crise. Après ça, ce sont les personnes ! » », souligne-t-il.
Les musulmans dénoncent « un deux poids deux mesures ». Présente sur les deux rassemblements, la préfète du Loiret, Sophie Brocas, a voulu apporter son soutien à toutes les communautés. Si sa présence a été saluée, elle dément les accusations d’une différence de traitement entre les communautés, estimant que « ce pays ne fait pas de différence entre les actes racistes d’une nature ou d’une autre ».
Pourtant, et malgré ce qu’en pense la représentante de l’État, les réactions suite à l’assassinat d’Aboubakar Cissé montrent la criante stigmatisation des musulmans dans laquelle s’est enfermée une partie de la classe politico-médiatique.
De même, la bataille sémantique autour des termes « antimusulman » et « islamophobie » manifeste la volonté de ne pas reconnaître un phénomène social observé et croissant dans le pays.
Les communautés musulmane et juive ont réaffirmé leur solidarité
Refuser le terme « d’islamophobie », c’est refuser de reconnaître cette oppression d’État envers les musulmans, relatée par exemple par les sociologues Alice Picard, Olivier Esteves et Julien Talpin dans leur livre La France, tu l’aimes mais tu la quittes. Sous couvert de liberté d’expression, l’islamophobie est devenue le nouvel outil pour stigmatiser les minorités.
En dehors de toutes les querelles politiques, les communautés musulmane et juive ont réaffirmé leur solidarité et leur rejet commun du racisme sous toutes ses formes. Le leader de la communauté juive d’Orléans s’est tenu au côté du président du culte musulman lors de la réunion contre l’islamophobie. Un retour suite à la présence des représentants du culte musulman lors de la marche contre l’antisémitisme.
Mustapha Ettaouzani ressort d’un certain point de vue « rassuré » par la mobilisation. Il réaffirme que « c’est la diversité qui compose la France et il faut qu’elle puisse exister ». Questionné sur les suites à donner à cette mobilisation, il s’en remet à la vigilance citoyenne.
« Le particulier ne menace pas l’universel, au contraire, ils se nourrissent mutuellement. La somme des combats est tout à fait compatible avec la convergence des luttes : c’est en aiguisant nos armes que nous faisons bloc ensemble. »
Rokhaya Diallo et Grace Ly, Kiffe ta race
À lire aussi sur notre site. Récit de vie : témoignage d’Aziza, une descendante palestinienne
Steven Miredin et Thomas Derais


![[Pépites pop-rock, épisode 6] « Word Gets Around » de Stereophonics, un album parmi les grands du Royaume-Uni](https://laredacpop.org/wp-content/uploads/2026/07/Stereophonics-Elysee-Montmartre-2.jpg)



