
Journaliste citoyenne pour La Rédac Pop, de nationalité mexicaine, Fernanda possède une fine connaissance du contexte expliquant le désamour dans son pays pour le film Emilia Pérez, du réalisateur Jacques Audiard. Elle partage son ressenti et ses explications au sujet du long-métrage nommé treize fois aux Oscars. Elle propose son édito en français et en espagnol.
Édito en version française
Le film Emilia Pérez (Jacques Audiard, 2024) a déclenché des réactions enflammées parmi le public mexicain après avoir été nommé treize fois aux Oscars et depuis sa première le 23 janvier dans le pays latinoaméricain.
Que ce soit à propos des dialogues, des actrices ou des sujets abordés, ou encore à travers un court-métrage créé en réponse au film, les critiques se concentrent autour d’un même sentiment : les Mexicains ne se sentent pas représentés par cette comédie musicale.
Tandis qu’Emilia Pérez a reçu le Prix d’interprétation féminine et le Prix du jury au Festival de Cannes, quatre Golden Globes et treize nominations aux Oscars, au Mexique, les spectateurs insatisfaits peuvent réclamer le remboursement du ticket de cinéma après un conflit entre l’entreprise d’exploitation cinématographique Cinépolis et le ministère fédéral du Consommateur (Profeco).
Un tournage dans le Val-de-Marne
Il est clair que le film d’Audiard n’a pas été aimé par les Mexicains, mais pourquoi ? Étant une Mexicaine habitant en France, je suis la polémique avec intérêt. Voici quelques réflexions de critiques de cinéma, de linguistes et de personnes LGBTQ+ qui me semblent les plus intéressantes.
Selon le critique de cinéma Juan José Cruz, le film montre des décisions criticables depuis sa réalisation : avoir été tourné dans un studio dans le Val-de-Marne et pas dans les rues mexicaines, avoir été produit par une équipe majoritairement française qui manque d’un regard mexicain, avoir été joué par trois actrices protagonistes qui ne sont pas mexicaines et, notamment, être né d’une idée du Mexique que le réalisateur s’est faite sans se renseigner sur le pays qu’il vise à représenter (d’après sa propre déclaration au Festival de Cinéma de Morelia).
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Les Mexicains se moquent des dialogues et de l’accent étranger de Selena Gomez lorsqu’elle parle espagnol. Néanmoins, selon l’écrivain et traducteur Adrián Chávez, le problème n’est pas l’accent de l’actrice états-unienne, qui peut être justifié dans l’histoire, sinon le registre utilisé dans les dialogues.
Exploitation de stéréotypes
Chavez dit que, quand une personne parle espagnol comme langue étrangère, on n’attend pas qu’elle s’exprime avec des termes familiers mexicains et avec le ton employé par Jessi, le personnage joué par Selena Gomez. Donc, à l’avis d’Adrián Chávez, le malaise ressenti par les Mexicains en écoutant Selena Gomez vient des dialogues qui sont tout à fait inadéquats pour une personne dont la langue maternelle n’est pas l’espagnol.
D’un autre côté, on a le point de vue de la communauté LGTBQ+. Pour le philosophe trans Paul B. Preciado, Emilia Pérez « perpétue une vision psychopathologique de la transition du genre qui repose sur quatre tropes : la criminalisation, l’exotisation ethnographique, la représentation médico-chirurgicale de la transition de genre et la mise à mort ».
Il explique aussi, dans un article pour El País, qu’Audiard s’appuie sur les stéréotypes qui entourent les personnes trans et mexicaines pour les exploiter et les commercialiser en fonction du goût du spectateur blanc et binaire.
Sur Instagram, le commentaire d’un Mexicain amateur de cinéma (@antonio.h.foglia) résume le problème de véracité de l’histoire. Il n’accepte pas le discours énoncé par Rita (Zoe Saldaña), à l’occasion de sa rencontre avec le docteur qui fait l’opération de transition de genre, selon lequel on peut changer la société en changeant notre corps et notre attitude.
Des crimes impunis
D’abord, je pense qu’Antonio a raison quand il dit que la réalité mexicaine est si complexe qu’on ne peut pas faire des changements profonds en changeant seulement au niveau individuel. Mais il est aussi injuste que les crimes sanguinaires de Manitas del Monte soient impunis parce qu’il a simulé sa mort. Et, notamment, il est peu réaliste de penser qu’un criminel soit capable de laisser son côté violent d’un coup simplement en se transformant en femme.
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C’est aussi une personne trans qui a crée le court-métrage intitulé Johanne Sacreblu. L’initiative a commencé quand Camila D. Aurora, la réalisatrice, a demandé au public sur TikTok de commenter sa vidéo avec tous les idées et les stéréotypes sur la France qu’il avait en tête. Le but était de produire le film en une semaine avec des ressources récoltées sur GoFundMe. À la fin, la réalisatrice a réussi et a lancé le film le même jour que la première d’Emilia Pérez au Mexique.
Johanne Sacreblu raconte l’histoire d’une femme trans qui veut combattre le racisme en France à travers l’amour. Mais tout se complique quand elle tombe amoureuse d’un homme islamophobe. L’objectif de la courte comédie musicale, disponible sur YouTube, est de faire une parodie d’Emilia Pérez et de représenter la France en exagérant ses clichés.
Au-delà des défauts de la réalisation et du scénario, je considère que le problème le plus grave d’Emilia Pérez a été signalé par le critique de cinéma @pelidelasemana. Il propose de faire un exercice : imaginer qu’un réalisateur mexicain renommé décide de créer un film sur les attentats du 11 septembre 2001 avec une équipe de production mexicaine, avec des acteurs qui ne sont pas états-uniens, sur l’histoire d’un certain criminel appelé Lin Baden (nom transformé de Bin Laden) qui, en changeant de genre, souhaite aider les victimes de l’attentat. Évidemment, le projet serait considéré comme un manque de respect aux États-Unis et aux victimes de cette tragédie.
« Personne ne veut qu’un Mexicain parle des disparitions, mais lorsqu’un Francais fait un film sur les disparitions avec des acteurs états-uniens, tout le monde dit “Oh mon Dieu, c’est si risqué, si audacieux !” »
Camila D. Aurora, réalisatrice de Johanne Sacreblu
Faisons alors le même exercice en France : un réalisateur mexicain qui fait une comédie musicale sur les attentats du 13 novembre 2015 avec des acteurs qui ne sont pas français, sans avoir étudié en profondeur le contexte politique et social de l’évènement. Pensez-vous que cela serait permis ? Pourquoi certaines tragédies méritent plus de respect que d’autres ? Ne seriez-vous pas fâchés avec cette représentation d’une tragédie qui a provoqué la mort de 130 personnes ?
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C’est cela que les Mexicains ressentent quand on compte 114.069 personnes disparues et plus de 350.000 individus tués par le crime organisé et que tout cela est abordé dans un film qui a comme objectif de divertir, plutôt que de refléter et de dénoncer la réalité.
Il n’est pas nécessaire d’être Mexicain ou une personne trans pour faire un film sur l’expérience trans au Mexique. Mais, tandis que les Mexicains ne se sentent pas représentés par ce film, ils continueront à protester soit à travers la voix des experts ou à travers des productions qui ont pour but d’exprimer la colère.
Cependant, quand il s’agit d’un produit qui nous représente injustement, il n’y a pas une meilleure réponse que celle qui va au-delà de ce qu’on essaie de combattre : la reproduction des stéréotypes. Alors, je reconnais l’effort et l’organisation derrière Johanne Sacreblu, mais je préfère les critiques qui dépassent les stéréotypes pour réfléchir autour de ce film qui nous met si mal à l’aise.
Editorial en versión española
¿Por qué a los mexicanos no nos gusta la película Emilia Pérez?
La película Emilia Pérez (Jacques Audiard, 2024) ha desatado reacciones enardecidas en el público mexicano tras haber recibido 13 nominaciones en los Óscar y tras su estreno el 23 de enero en el país latinoamericano. Ya sea sobre los diálogos, las actrices, los temas abordados o, incluso mediante un cortometraje en respuesta a la película, las críticas se concentran alrededor de un mismo sentimiento: los mexicanos no se sienten representados por este musical.
Mientras que Emilia Pérez ha recibido dos premios en el Festival de Cannes, cuatro Golden Globes y 13 nominaciones al Óscar; en México, los espectadores decepcionados pueden reclamar el reembolso de su boleto de cine como resultado de un conflicto entre la empresa de exhibición cinematográfica Cinépolis y la Procuraduría Federal del Consumidor (Profeco).
Está claro que la película de Jacques Audiard no ha sido del gusto de los mexicanos, pero por qué. Como mexicana que vive en Francia, sigo la polémica con interés. He aquí las reflexiones que me han parecido más interesantes de parte de críticos de cine, lingüistas y personas de la comunidad LGBTIQ+.
Según el crítico de cine Juan José Cruz, hay decisiones cuestionables desde la realización de la película: haber sido rodada en un estudio cerca de París y no en las calles de México, haber sido producida por un equipo en su mayoría francés que carece de una perspectiva mexicana, haber sido protagonizada por tres actrices que no son mexicanas y, sobre todo, haber nacido de una idea que el director se hizo de México sin haberse documentado sobre la realidad que buscaba representar (de acuerdo con su propia declaración en el Festival de Cine de Morelia).
Los mexicanos se burlan de los diálogos y del acento extranjero de Selena Gómez cuando habla español. Sin embargo, según el escritor y traductor Adrián Chávez, el problema no es el acento de la actriz estadounidense, lo cual podría estar justificado en la historia, sino el registro empleado en los diálogos.
Chávez menciona que, cuando una persona habla español como lengua extranjera, no se espera que se exprese con términos coloquiales mexicanos y con el tono utilizado por Jessi, el personaje interpretado por Selena Gomez. Por lo que, en la opinión de Adrián Chávez, la incomodidad experimentada por los mexicanos al escuchar a Selena Gomez proviene de los diálogos que son inadecuados para alguien cuya lengua materna no es el español.
Por otro lado, está el punto de vista de la comunidad LGBTIG+. Para el filósofo trans Paul B. Preciado, Emilia Pérez “perpetúa una visión psicopatológica de la transición de género basada en cuatro tropos: la criminalización, la exotización etnográfica, la representación médico quirúrgica de la transición de género y la muerte.” Asimismo, explica en un artículo para El País que Audiard se apoya en los estereotipos que rodean a las personas trans y mexicanas para exhibirlas y comercializarlas según el gusto del espectador blanco y binario.
Siguiendo la polémica, encontré en Instagram el comentario de un cinéfilo mexicano (@antonio.h.foglia) que señala la falta de veracidad de la historia. Él no acepta el discurso enunciado por Rita (Zoe Saldaña), en su encuentro con el doctor que hace la operación de cambio de género, según el cual podemos cambiar la sociedad cambiando nuestro cuerpo y nuestra actitud.
Creo que Antonio tiene razón cuando dice que la realidad mexicana es bastante compleja como para hacer cambios profundos solo cambiando a nivel individual. No obstante, también es injusto que los crímenes sanguinarios de Manitas del Monte queden impunes tras simular su muerte. Y, en particular, es poco realista pensar que un criminal pueda dejar de lado su faceta violenta de un momento a otro simplemente transformándose en mujer.
Es también una persona de la comunidad trans quien creó el cortometraje Johanne Sacreblu. La iniciativa comenzó cuando Camila D. Aurora, la directora, pidió al público de Tik Tok comentar uno de sus videos con todas las ideas y estereotipos sobre Francia que tuvieran en mente. El objetivo era producir la película en una semana con los recursos recaudados en GoFundMe. Al final, la directora logró la meta y lanzó el cortometraje el mismo día que el estreno de Emilia Pérez en México.
Johanne Sacreblu se trata de una mujer trans que busca combatir el racismo en Francia a través del amor, pero todo se complica cuando se enamora de un hombre islamófobo. Esta corta comedia musical, disponible en YouTube, intenta hacer una parodia de Emilia Pérez y representar a Francia mediante la exageración de sus clichés.
Fernanda Nayeli López Veloz


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