
Dans l’univers académique contemporain, le travail en groupe est souvent présenté comme une valeur pédagogique incontestable. Pourtant, cette méthode produit un étrange paradoxe : lorsque tout le monde est responsable, plus personne ne l’est vraiment. Notre auteur Fidel, étudiant de l’Institut de français d’Orléans, interroge le dogme et donne son point de vue : et si, dans certains cas, la dynamique de groupe nuisait davantage à la qualité du travail qu’elle ne l’améliorerait ?
Le travail collectif est une activité de grande importance. Les êtres humains ne peuvent pas survivre s’ils ne fonctionnent pas en groupe. Chasser le mammouth ? En groupe. Cultiver les navets ? En groupe. Faire la guerre ou établir des relations commerciales avec la tribu de la caverne voisine ? Évidemment, la même chose.
C’est pourquoi on enseigne aux enfants à jouer — c’est-à-dire à apprendre les choses sous forme de jeu — ensemble. « Vovochka, prends ces briques en peluche et construis les murs ! » « Vanechka, prends ces planches en carton et construis le toit ! » « Olechka, prends ce pinceau et dessine des fleurs sur les murs ! » « Oh, quelle belle maison vous avez tous construite ! Comme vous êtes géniaux, les enfants ! »
Dix ans plus tard, ces enfants ne seront plus des pages blanches. Ils auront déjà acquis pas mal de connaissances transmises par leurs enseignants. Mais ce n’est pas encore le savoir-faire, car celui-ci demande des années — parfois des dizaines d’années — d’expérience professionnelle.
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C’est pourquoi, dans les premières années de l’enseignement supérieur, on continue à les faire travailler en groupe. Ces jeunes femmes et ces jeunes hommes apprennent à interagir pour créer quelque chose de concret : répartir les tâches, partager la responsabilité, organiser le processus de création.
« Vova, propose tes pistes sur le projet, car tu es une source infinie d’idées ! » « Vanya, compose la structure du projet, car tu es vraiment doué pour transformer des concepts abstraits en formes concrètes et structurées. » « Olya, écris, s’il te plaît, ce que tes camarades ont déjà préparé, car tu es brillante dans la formulation. »
C’est bien, le travail en groupe, non ?
Le mythe pédagogique
Et derrière cette évidence apparente se cache une idée devenue presque sacrée dans le monde académique.
Depuis plusieurs décennies, le travail en groupe est devenu une sorte de dogme pédagogique. Dans les brochures universitaires et les manuels didactiques, on invoque volontiers des notions séduisantes : coopération, intelligence collective, apprentissage social. L’idée paraît évidente : plusieurs cerveaux valent mieux qu’un seul.
Dans la pratique, pourtant, cette harmonie théorique ressemble souvent à une fiction. Dans presque chaque groupe, quelqu’un pense, quelqu’un organise, quelqu’un écrit — et quelqu’un observe silencieusement en attendant que le projet soit terminé.

L’« intelligence collective » existe peut-être. Mais dans la réalité universitaire — comme dans la réalité professionnelle — elle prend parfois la forme beaucoup plus prosaïque d’une simple division inégale du travail. Dans un projet collectif, la décision finale ne revient pas toujours à la personne la plus compétente. Elle revient souvent à la solution la plus consensuelle — c’est-à-dire celle qui provoque le moins de discussions.
Ainsi, la logique du groupe peut remplacer la logique de l’expertise. Ce n’est plus nécessairement la meilleure idée ou la meilleure forme de réalisation qui s’imposent, mais celle qui dérange le moins. Le groupe ne produit pas toujours la synthèse des compétences ; il produit parfois un compromis qui les affaiblit.
Parfois, le travail collectif ressemble à une vieille fable : trois animaux de différentes espèces tirent la même charrette, chacun dans une direction différente. La charrette ne bouge pas. Mais tout le monde a participé.
Interagir pour perdre du temps

Voici maintenant mon Institut de français bien aimé, à Orléans.
Des adultes, majeurs et vaccinés (*), venus de tous les pays du monde, chacun avec son parcours et son expérience professionnelle. La plupart sont très motivés pour acquérir de nouvelles connaissances et prêts à travailler ensemble pour réussir.
« Travaillez encore en groupe, chers étudiants ! Vladimir, tu vas travailler avec Céline sur un sujet d’art. Veuillez évaluer la valeur financière et la valeur humaine universelle du tableau de Vincent Van Gogh, Les corbeaux sur le champ de blé. Non, non, non. Vous êtes absolument égaux. Et bien sûr que Céline n’a pas le droit de dicter comment procéder à l’évaluation. Qui se soucie du fait que vous n’avez ni les connaissances, ni la théorie, ni l’histoire de l’art que possède Céline, experte en art classique ? Vous avez vu ce tableau au musée d’Amsterdam — cela fait déjà de vous un expert, n’est-ce pas ?«
« Ivan, vous travaillez en groupe avec Angela. Votre sujet est « les maladies infantiles ». N’hésitez pas à expliquer à Angela comment construire votre projet. Vous êtes intelligent — je vous ai observé pendant les années précédentes — donc vous êtes certainement dans la même catégorie qu’elle, la pédiatre professionnelle. »
« Olga, votre sujet est la justice. Vous travaillerez avec Victor, un avocat expérimenté dans les procédures judiciaires. N’hésitez pas à lui donner des conseils sur la manière de construire la stratégie de défense de votre client afin qu’il ne soit pas condamné. Vous savez écrire, après tout. Pourquoi ne pas prendre la responsabilité de rédiger le discours final devant le tribunal ? Je suis sûre que les juges apprécieront votre éloquence, malgré votre manque de connaissances juridiques. »
« Quel magnifique travail collectif ! Comme vous êtes tous géniaux !«
Tous sauf Fidel, bien sûr.
Car ce snob n’ose pas discuter de chasse avec son ami Levon, chasseur amateur expérimenté. Non seulement parce qu’il est contre le fait de tuer les animaux (oh, les pauvres mammouths disparus, les premières victimes du travail collectif humain !), mais surtout parce qu’il n’a aucune idée de quel côté tenir le fusil.
Il n’ose pas non plus discuter d’opérations médicales avec son ami Marcel, ancien chirurgien, car il ne sait pas de quel côté tenir le scalpel. Et il refuse catégoriquement de débattre de peinture avec son amie Anastasia, peintre talentueuse, car il ne sait pas non plus de quel côté tenir le pinceau.
Tout ce qu’il connaît dans la vie professionnelle, c’est l’écriture des textes. Quelle bête expertise ! Vous savez tous écrire, n’est-ce pas ? Aidez-le donc, camarades ! C’est si simple. Vous êtes intelligents, après tout. Cela suffit sûrement.
Une minute de vérité
Mais il existe un moment où toute cette belle égalité disparaît soudain.
À l’université, les projets collectifs s’enchaînent, les responsabilités se diluent, les compétences se confondent. Mais au moment décisif — celui de l’examen — chacun se retrouve seul face à sa copie, sans pouvoir compter sur autre chose que ses propres ressources.
Dans cette situation, personne ne peut invoquer l’« intelligence collective ». Il ne reste que ce que l’on sait vraiment : ses connaissances, son expérience, sa capacité à réfléchir et à écrire. L’épreuve finale rappelle brutalement ce que la pédagogie collective tend parfois à faire oublier : au fond, le savoir reste une affaire personnelle.
Bien sûr, le travail collectif peut être une richesse. Il permet d’échanger des idées, de confronter des perspectives différentes, d’apprendre des autres. Mais cette richesse n’existe que si les compétences de chacun sont reconnues et respectées par les autres. Sinon, la collaboration cesse d’être un outil d’apprentissage et devient une forme de nivellement. Elle ne produit plus une intelligence collective, mais une confusion collective.
Une tête, ça va. Deux têtes, ça se complique
À notre époque des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle, où la frontière entre l’auteur et l’audience est presque effacée, beaucoup de personnes se considèrent comme des écrivains autoproclamés. Une idée reçue est devenue courante : on peut écrire les bons textes sans avoir le vrai savoir-faire. Le parcours de journaliste a été dévalorisé, égalisant ainsi les chances entre professionnels et amateurs.
On ne peut pas composer une suite, même si on apprenait à jouer du piano à l’époque. On ne peut pas devenir conducteur de bus sans étudier professionnellement, même si on sait tourner le volant. On ne peut pas jouer au théâtre, même si notre passion pour le cinéma nous permet de porter des jugements sur la manière de jouer des stars hollywoodiennes. Alors, pourquoi ose-t-on contester l’expertise d’autrui juste en prenant en compte notre capacité à écrire les mots sur le papier ?
Je suis très jaloux de ma profession bien aimée. Le stylo, c’est mon fusil. C’est mon scalpel. C’est mon pinceau. Je sais parfaitement de quel côté le tenir et comment l’utiliser pour exercer mon métier. Et je ne laisserai personne — même la plus intelligente du monde — même pendant le travail en groupe — me dicter comment composer des textes et formuler des phrases.
Surtout les amateurs.
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Fidel Agumava
(*) Les prénoms ont été modifiés.


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