En Afghanistan, les femmes journalistes invisibilisées depuis le retour des Talibans en 2021

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Les journalistes femmes sont invisibilisées depuis le retour des Talibans en 2021. Photo Ebrahim Noroozi / AP

Les femmes actives dans les médias audiovisuels afghans ont brisé les tabous en relevant des défis, en se hissant au sommet et en s’engageant sur la scène, s’efforçant d’obtenir la liberté d’expression et de créer un espace propice à la réalisation des rêves et des aspirations des autres femmes de la société. Tabasum Sadiqi, jeune journaliste afghane en exil, relate leurs parcours, marqués par la réussite et les nombreux obstacles qu’elles ont surmontés. Des femmes qui ont dû faire face à des menaces, des restrictions, des défis sociaux et traditionnels, des difficultés économiques et de la discrimination. Cet article s’appuie sur des recherches et des interviews effectuées autour de la situation des femmes journalistes afghanes dans les médias audiovisuels de 2019 à 2023.

De nombreuses Afghanes ont œuvré dans les médias et ont contribué de manière significative au développement de la société afghane. Leur présence sur la scène internationale a toujours été reconnue et elles ont occupé des postes importants aux niveaux national et international.

Ansiya Shaheed, journaliste afghane, lauréate du prix World Center.

De 2003 à 2012 et en 2014, des dispositifs de soutien et de formation ont été mis en place pour former les jeunes (filles et garçons) intéressé.e.s par le journalisme.

La plupart des personnes intéressées par une formation en journalisme étaient de jeunes filles, scolarisées ou inscrites dans des écoles de journalisme d’universités publiques ou privées. Les établissements d’enseignement de journalisme exerçaient alors une forte attraction sur les jeunes filles.

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Avant le retour des Talibans au pouvoir en 2021, l’intérêt des filles et des garçons pour le journalisme en Afghanistan a atteint un tel niveau qu’entre 2010 et 2021, la faculté de journalisme s’est classée parmi les meilleures des universités du pays. Seule l’organisation Nai, qui soutient la liberté de la presse en Afghanistan, ainsi que des institutions similaires et apparentées, ont dispensé une formation professionnelle en journalisme à plus d’une douzaine de jeunes filles durant cette période. L’intérêt des étudiantes dans les provinces d’Hérat, de Kandahar, de Balkh, de Badakhshan, de Kunduz et dans d’autres régions du pays était également manifeste.

Les efforts de renforcement des capacités déployés durant ces années ont permis à de jeunes filles qualifiées et instruites d’intégrer les médias du pays, et la pénurie de personnel professionnel dans les médias afghans a été quasiment éliminée.

Les femmes avaient commencé à prendre leur place avant le retour des Talibans

Les jeunes filles souhaitaient travailler aux côtés des hommes pour fournir des informations dans les médias libres du pays et apporter une contribution significative à ce secteur. Et ce, malgré le fait que le soutien financier aux journalistes en général, et aux femmes journalistes en particulier en Afghanistan, était insuffisant et qu’elles ne tiraient pas les bénéfices escomptés de leur dur labeur.

Avec l’arrivée des femmes journalistes dans les médias du pays, notamment dans les médias audiovisuels, le paysage médiatique afghan, jusque-là dominé par les hommes, s’est transformé en un paysage mixte équilibré. De 2010 jusqu’à la chute de la République le 15 août 2021, les femmes journalistes ont accompli un travail essentiel et précieux. Durant ces années, elles ont pu donner la parole aux femmes victimes de violences conjugales ou dont les droits étaient bafoués. Le droit au divorce, les mariages forcés et les causes des immolations par le feu dans certaines provinces figurent parmi les sujets importants qu’elles ont traités. Leurs enquêtes ont conduit à l’adoption et à l’entrée en vigueur de la loi sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes par le gouvernement afghan.

La journaliste afghane Najwa Alami, lauréate du prix suédois Per Angar, réalise un reportage depuis une base militaire en Afghanistan. Photo ZanTV

Vingt ans de travail dans les médias ont permis aux femmes journalistes d’acquérir les compétences professionnelles qui, si le pays avait été libéré plus tôt de cette situation pleine de restrictions pour les femmes, leur aurait permis de reprendre leur travail.

Il s’agissait de journalistes femmes qui couvraient sans relâche les questions sociales et de sécurité, n’hésitant pas à faire le moindre sacrifice au nom de leur travail. C’est pourquoi, depuis au moins dix-sept ans, les journalistes femmes sont la cible d’attaques des Talibans.

Quatre femmes journalistes sur cinq ont perdu leur emploi

Lorsque les Talibans sont entrés à Kaboul le 15 août 2021, la vie des femmes afghanes, en particulier celles qui étaient actives dans les sphères politique, sociale et culturelle, a été bouleversée et leur espoir d’amélioration de leur situation en Afghanistan a été anéanti.

D’après les données recueillies par Reporters sans frontières (RSF) et l’Association des journalistes indépendants afghans (AJIA), l’arrivée au pouvoir des Talibans en Afghanistan a profondément bouleversé le paysage médiatique du pays. Depuis le 15 août 2021, 231 médias ont fermé leurs portes et 6.400 journalistes et employés des médias ont perdu leur emploi. Les femmes journalistes afghanes sont les plus touchées : quatre d’entre elles sur cinq sont au chômage.

J’ai pu échanger en personne et en ligne avec quatre journalistes et le président du Syndicat des journalistes indépendants afghans. L’objectif était de mener ces entretiens dans une ambiance détendue, loin du cadre formel, afin que les personnes interviewées se sentent à l’aise et libérées de toute pression. Plusieurs heures d’entretien ont été enregistrées et sont disponibles en format vidéo et audio.


Benazir Bektas

Benazir Bektas a été la première personne que j’ai rencontrée dans le cadre de cette série. Un rendez-vous donné au palais Wazir Akbar Khan, à Kaboul, un mercredi après-midi.

Je me souviens de l’époque où les Talibans fermaient les universités ; je ne pouvais plus sortir de chez moi. La liberté des femmes avait disparu, tout comme leurs possibilités de participer à la vie sociale. Le jour où je suis allée enregistrer l’entretien a été particulier pour moi, car je souhaitais interviewer des personnes pertinentes pour cette recherche, malgré toutes ces restrictions.

Ce jour-là, j’avais un sentiment étrange. J’avais une vision différente de Kaboul ; je pensais à une interview et je me remémorais l’époque où la place Shahr-e-Naw était plus belle, animée par la présence de jeunes filles belles et libres, à l’époque où elles avaient le droit de travailler et d’étudier. J’allais aussi à l’université et je rêvais de devenir journaliste. J’avais quitté la maison plusieurs fois, mais ce mercredi-là était l’un des plus singuliers de ma vie.

Je devais rencontrer une femme qui travaillait dans les médias depuis des années. Nous sommes arrivés à « Télévision 1 » à 14 heures. Mes collègues qui enregistraient l’interview m’ont expliqué que nous ne pouvions pas entrer dans la station en même temps ; j’aurais dû y aller avant eux. Ils ne voulaient pas créer d’incident, de peur que les agents de sécurité, qui étaient des Talibans, ne posent problème. J’ai dû les croire sur parole, car l’interview devait avoir lieu à l’heure prévue.

« Tous nos rêves se sont soudainement brisés. C’est tellement dur ! »

À mon arrivée à l’espace d’inscription, j’ai rencontré une jeune femme qui m’a accueillie avec une énergie communicative. C’était la première fois que je voyais « Benazir ». Elle s’est plainte de la situation des femmes en Afghanistan sous le régime des Talibans et m’a raconté les épreuves qu’elle avait endurées. 

Lorsque l’enregistrement de l’interview a commencé, elle m’a parlé de sa vie à Kaboul : « Ce sont les jours les plus durs et les plus difficiles de notre vie ; vingt ans que nous apprenions, que nous nous entraînions et que nous essayions de réussir. Mais tous nos rêves se sont soudainement brisés. C’est tellement dur ! Ces vingt dernières années d’un côté, ces deux dernières années de l’autre, nous avons l’impression d’avoir tout gâché. »

J’ai demandé à Benazir comment elle avait suivi cette voie et pourquoi elle était restée en Afghanistan au lieu de quitter le pays comme des centaines de ses collègues. « Au début, c’était très difficile, répond-elle. J’ai persévéré, car je voulais réussir. Ma famille désapprouvait mon choix de travailler dans les médias ; mon père rêvait de devenir médecin. Lorsque j’ai débuté ma carrière, il ne m’a pas adressé la parole pendant des mois et ma mère était mon seul soutien. »

Elle assure vouloir continuer à travailler et à rester active dans les médias toute sa vie, quoi qu’il arrive. « J’aime mon pays, l’Afghanistan, martèle-t-elle. Ce n’est pas seulement ma terre natale, c’est aussi une partie de moi-même et le quitter me briserait le cœur. Avant l’arrivée au pouvoir des Talibans, j’avais des responsabilités professionnelles à l’étranger. Malgré le charme de ces voyages et de ces responsabilités, le mal du pays me rongeait et j’avais hâte de rentrer à Kaboul. La plupart de mes amis ont quitté le pays. Seuls deux ou trois vivent encore à Kaboul, comme moi. Quand j’appelle mes amis à l’étranger, ils me conseillent toujours de partir ; lors d’une rencontre avec un étranger, il m’a demandé pourquoi je ne partais pas. Émue, je lui ai répondu que c’était ma patrie et qu’il était difficile pour moi de partir, me laisser faire ! »

Elle ajoute que « quand on aime quelque chose, il faut faire des sacrifices. Quand j’étais dans mon pays, j’ai raté beaucoup de choses qui représentaient une opportunité en or pour d’autres. Je ne veux pas que mon peuple me juge parce que j’ai finalement quitté le pays. »

Benazir travaille dans divers médias audiovisuels depuis 2011 et, grâce à ses postes de direction, elle a acquis une précieuse expérience dans ce secteur. Forte de ce parcours, j’ai eu l’occasion de l’interroger sur les différences et les changements survenus dans les médias depuis l’arrivée au pouvoir des talibans.

« Ces dix dernières années (entre 2011 et 2021, NDLR) ont été parmi les plus fastes pour les médias, souligne-t-elle. Ces derniers avaient atteint l’apogée de leur rayonnement et de leur prospérité, et avaient appris à rivaliser avec les médias du monde entier. Ils s’orientaient vers une standardisation. Nous commencions tout juste à appréhender le concept même de média et les attentes du public. Des centaines de jeunes travaillaient dans les rédactions et rêvaient d’y faire carrière. Aujourd’hui, nous ne comptons plus que huit organes de presse audiovisuels et seulement 5% de femmes sont actives dans les médias afghans. »

Une « catastrophe » pour cette journaliste qui confie sa douleur face à cette situation. « Depuis 2017, je suis membre et travaille avec des institutions de soutien aux médias telles que la Fédération des journalistes, le Comité d’immunité et l’Institution Ney, et je m’efforce de garantir aux femmes et aux jeunes journalistes une formation spécifique. J’ai mis en place des programmes de renforcement des capacités à leur intention et j’ai eu l’opportunité de travailler pour les journalistes et les médias. Chaque fois que j’y repense, je suis rongée par le regret de ne pouvoir agir aussi librement qu’à une époque. Aujourd’hui, je ne peux qu’assister impuissante à la situation. Quand je dis que mes cheveux ont blanchi, personne ne peut comprendre ce que cela signifie ! »

Les menaces sécuritaires et les assassinats ciblés représentaient un défi majeur pour les journalistes, en particulier les femmes, travaillant dans les médias à la fin de la période républicaine. Le 2 mars 2021, l’hôpital provincial de Nangarhar a confirmé à la BBC que trois employées de la chaîne de télévision privée Anaksha avaient été tuées et une autre blessée lors d’une fusillade perpétrée par des hommes armés. L’Association afghane de soutien aux médias a appelé le gouvernement à enquêter sur tous les cas d’assassinats ciblés. Cette demande faisait suite à l’assassinat, quelques semaines auparavant, de Malalai Maiwand, présentatrice de la même chaîne, à Jalalabad, capitale de la province de Nangarhar. Ces menaces sécuritaires et ces assassinats ciblés ont fortement dissuadé hommes et femmes de poursuivre une carrière journalistique. Les familles étaient moins enclines à autoriser leurs filles à travailler dans le journalisme, et il était devenu extrêmement difficile pour les médias de protéger leurs collègues, de se défendre et de sauver la vie de leurs employés.

Menaces de mort

Benazir Bektas raconte que durant la période républicaine, elle a subi des menaces pour sa sécurité. « Un jour, j’ai reçu un appel et j’ai répondu. À l’autre bout du fil, un homme disait : « Je ne te dirai pas mon nom, mais si tu ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit et que tu tiens à ta vie, à partir du moment où je te le dirai, tu ne quitteras plus la maison, sinon il t’arrivera quelque chose. » »

À ce moment, elle ne prend pas la menace au sérieux. Mais, « le lendemain, alors que j’allais au bureau, mon portable a sonné. C’était le même numéro que la veille. Quand j’ai décroché, il m’a donné des détails précis : le numéro d’immatriculation de la voiture et l’endroit exact où nous nous trouvions. Il a même décrit la couleur de mes vêtements et de mon foulard pour prouver qu’il ne plaisantait pas et qu’il me suivait. J’ai demandé au conducteur de s’arrêter. Il a avoué être derrière moi. J’ai eu beau chercher, je n’ai pas réussi à trouver, c’était impossible de distinguer quoi que ce soit au milieu de toutes ces voitures. Ce jour-là, je me sentais mal, je tremblais et j’avais très peur. Un incident similaire était arrivé à un de nos collègues qui travaillait chez Tolo News et il avait été contraint de quitter le pays. »

Elle rapporte que Hojatullah Mujadedi, le chef de l’Union des journalistes libres afghans, lui avait dit à plusieurs reprises : « Benazir ! Soit tu pars, soit tu meurs, le choix t’appartient ». Mais la journaliste insistait sur le fait qu’elle resterait et ne quitterait pas l’Afghanistan.

Lorsque les Talibans sont entrés à Kaboul le 15 août 2021, la vie des Afghanes, en particulier celles actives dans les sphères politique, sociale et culturelle, a été bouleversée et leur espoir d’amélioration de la condition féminine en Afghanistan a été anéanti. Un grand nombre de femmes politiques, fonctionnaires, journalistes, militantes et enseignantes ont fui le pays en raison des violences des Talibans.


Tahmina Osmani

Dans la série d’entretiens menés pour cette recherche, j’ai choisi d’interviewer une autre femme qui a commencé à travailler pour l’une des chaînes de télévision d’information les plus populaires d’Afghanistan (Tolo News), à un moment où tout le monde était parti ou était sur le point de partir.

« Le 15 août 2021, lorsque les Talibans sont arrivés à Kaboul, tous les journalistes et professionnels des médias étaient sur le point de quitter l’Afghanistan, raconte Tahmina. Mais à ce moment-là, je débutais ma carrière de présentatrice de journal télévisé sur Tolo News TV, et ce fut le plus grand accomplissement et l’événement le plus marquant de ma vie. J’ai trouvé fascinant d’observer les réactions stupéfaites du public à ce moment-là, et je considère cela comme ma plus grande réussite. »

Après l’arrivée au pouvoir des Talibans, elle voulait inspirer et servir de modèle aux femmes et aux filles qui n’étaient pas encore descendues dans la rue pour se battre pour leurs droits, et c’est pourquoi elle a commencé à travailler pour Tolo News.

« 27 août ; c’était le jour où je présentais mon premier programme, on m’a confié un sujet important à aborder, se remémore-t-elle. J’avais préparé l’émission et les questions à poser à l’invité. L’émission a été diffusée en direct. À la fin, j’ai reçu de nombreuses réactions. Mes collègues et les hauts responsables des médias m’ont dit qu’après cela, je devrais adapter mes questions aux nouvelles politiques de publication et au contexte politique actuel. Ils m’ont affirmé que je ne pouvais pas poser de telles questions dans ces circonstances ; alors que je pouvais le faire lorsque les médias n’étaient pas censurés.

Des masques obligatoires pour couvrir les visages des femmes

Mes collègues insistaient sur le fait que nous ne devions rien faire qui puisse nous tuer. Après la fin du programme, j’ai eu l’impression qu’il s’était passé quelque chose d’étrange au bureau. J’ai dû rentrer chez moi en urgence. J’étais tellement terrifiée que je ne peux même pas l’expliquer. C’était une expérience terrifiante et inédite pour moi. »

Le régime a progressivement imposé des restrictions entravant les libertés fondamentales des femmes dans le pays par le biais de décrets. Dans un cas précis, le gouvernement taliban a exigé que les présentatrices travaillant sur certaines chaînes de télévision privées, notamment les chaînes privées Tolo News et Shamshad, se couvrent le visage lors de leurs apparitions à l’antenne.

« Après quelques mois, les Talibans nous ont imposé des restrictions sur le hijab et le port du voile. On a décrété que les présentatrices ne devaient pas se présenter à l’antenne sans hijab ni foulard. Mais ce n’était pas tout. Un autre décret, auquel tous les médias ont été contraints de se conformer, imposait le port de masques couvrant intégralement le visage, afin que le public ne puisse pas les voir. Les présentateurs et présentatrices ne pouvaient plus se produire ensemble. Même les femmes invitées devaient porter un masque. Ces restrictions se sont intensifiées jour après jour, jusqu’à ce que les présentatrices ne soient plus autorisées à se produire avec des invités masculins. »

Elle raconte ce moment de bascule : « Un jour, nous sommes arrivés au bureau pour rédiger un bulletin d’information destiné à la publication ; nos collègues avaient déjà préparé des masques pour que nous nous couvrions le visage. J’ai beaucoup pleuré, tous nos collègues présents ont pleuré. Nous ressentions un profond désespoir et un sentiment d’aliénation dans notre propre pays. J’étais une jeune fille qui essayait de servir son peuple et son pays. Mais ces opportunités nous ont été enlevées. Porter un masque était très difficile, il faisait chaud, et pendant le programme, qui a duré des heures, nous avons rencontré des problèmes : nous manquions d’oxygène et il devenait difficile de respirer. »

Assassinats

Le travail et les activités des femmes reporters, journalistes et présentatrices dans les médias du pays avaient suscité l’espoir d’un Afghanistan libre et démocratique. Ces réussites étaient sans commune mesure avec celles des pays voisins, voire de la région. Les femmes journalistes se contentaient des bienfaits spirituels de leur travail et n’accordaient aucune valeur à leur profession.

Bien que certains responsables de médias audiovisuels, notamment de chaînes de télévision, embauchent des jeunes filles et des femmes journalistes sans leur offrir la rémunération adéquate, ces dernières continuent d’apprécier leur travail. Des cas d’abus envers les jeunes filles dans les médias du pays ont également été rapportés, révélant que ce problème existait dans la plupart des institutions publiques et privées d’Afghanistan et ne se limitait pas au secteur médiatique afghan.

Les récits sanglants de jeunes filles tuées pour leur travail de journaliste constituent l’aspect le plus tragique de la guerre en Afghanistan. Les assassinats de collègues du groupe Mobi, de journalistes de Radio Azadi et des dizaines d’autres cas le confirment. En Afghanistan, les jeunes journalistes représentaient un espoir pour près de 20 millions de femmes afghanes qui aspiraient à s’affranchir des contraintes traditionnelles et patriarcales.

L’histoire de « Tahmina Osmani » et celle de « Benazir Bektas » sont semblables à celle d’autres femmes, celles qui sont arrivées dans les médias porteuses d’espoir et qui voulaient être la voix de leur peuple.


Khadija Amin

J’ai pu converser en ligne avec Khadija Amin, installée à ce moment en Espagne.

Khadija rêve de travailler dans les médias et était en passe de réaliser ce rêve. Journaliste pour le média espagnol 20MINUTOS.ES (20 Minutes), elle y écrit et informe sur la situation des femmes afghanes. Khadija est mariée et mère de trois enfants qui vivent actuellement à Kaboul avec leur père, loin de l’amour et de l’affection de leur mère.

J’ai demandé à Khadija de décrire son parcours pour travailler dans les médias. « Quand j’ai voulu devenir journaliste, j’étais prête à me battre contre ma famille, ma société et mon lieu de travail, répond-elle. On avait peu à peu accepté le droit des femmes à disposer de leur corps, mais du jour au lendemain, tout nous a été enlevé. Il faudra du temps pour regagner ces acquis. »

Elle ajoute : « Ces problèmes ne se limitaient pas à ceux que j’ai mentionnés ; il y avait aussi la discrimination sexiste au travail. Par exemple, pour être claire, les femmes n’avaient pas le choix des sujets de reportages et d’interviews, et nous ne pouvions pas choisir tous les sujets que nous allions traiter. Je me souviens très bien que je voulais faire une interview obligatoire, mais le fait d’être une femme m’en a privée. Lorsque nous faisions du journalisme, nous devions lutter contre les discriminations au sein de notre famille, de la société et au travail, des luttes qui étaient les priorités absolues des hommes. »

L’exclusion des femmes ; l’arrivée au pouvoir des Talibans symbolise la destruction du journalisme en Afghanistan. On ne compte aucune femme journaliste dans onze des trente-quatre provinces du pays (Badghis, Helmand, Daikundi, Ghazni, Maidan Wardak, Nimroz, Nuristan, Paktia, Paktika, Samangan et Zabul). Sur les 2.756 femmes journalistes et employées des médias recensées avant le 26 août, il n’en restait que 656 en août 2022, selon les chiffres de Reporters sans frontières. Parmi elles, 84,6% travaillaient à Kaboul.

Khadija a raconté sa dernière journée de travail, le 15 août. « Je suis arrivée au bureau le matin et me suis préparée à présenter le journal télévisé à 9 heures. Une fois le journal terminé, je devais rédiger un rapport sur la situation des services bancaires, car la population s’était ruée vers les banques pour retirer son argent. J’ai rassemblé les documents nécessaires. Pendant que je rédigeais ce rapport, la situation était critique : la confusion et la panique se lisaient sur les visages, tout le monde courait, la circulation était paralysée et l’atmosphère était surréaliste. On m’a appelée du bureau pour m’annoncer que Kaboul était tombée aux mains des Talibans et que je ne pouvais plus venir. Malgré cette nouvelle, je suis allée au bureau pour terminer mon rapport. Mais on m’a dit que je ne pouvais plus le faire et que je devais rentrer chez moi au plus vite. En quittant le bureau, j’étais en larmes et j’ai pleuré tout le long du chemin du retour. Dans les rues, des mères cherchaient leurs filles et l’inquiétude était générale pour ceux qui étaient dehors ce jour-là. »

Les femmes journalistes accusées de « corruption morale »

Les Talibans, qui s’opposaient catégoriquement au travail des femmes hors de leur foyer, constituaient le principal obstacle à leur présence dans les médias du pays avant le 15 août 2021, accusant les femmes journalistes de corruption morale. Les mollahs au sein du régime républicain déploraient également la présence de femmes dans les médias, comme en témoigne le traitement odieux infligé par le mollah Mujibur Rahman Ansari à une reporter à Hérat. Les Talibans accusaient les journalistes en général, et les filles de journalistes en particulier, de corruption morale et d’espionnage, et n’hésitaient pas à les assassiner dès qu’ils en avaient l’occasion. De nombreux journalistes ont ainsi été tués par les Talibans entre 2001 et 2021.

Khadija souhaitait poursuivre ses activités journalistiques lorsque les Talibans sont arrivés au pouvoir et espérait pouvoir retravailler, mais elle n’a pas pu. « Une semaine après la chute de la République, j’étais en Afghanistan, attendant que mon bureau me rappelle pour reprendre le travail, explique-t-elle. Je suis même allée parler au nouveau directeur de la télévision nationale afghane, en lui disant : « D’accord, nous sommes des femmes, mais ce n’est pas grave, nous pouvons travailler. » Il a refusé et je n’ai plus jamais reçu d’appel. »

Comment Khadija a-t-elle quitté le pays et pourquoi ?

« Des médias internationaux comme la BBC, Fox News et d’autres m’appelaient pour parler de la situation. Ma famille était inquiète et mes amis m’appelaient pour me dire de prendre soin de moi et de ne plus accorder d’interviews aux médias. »

Trois jours avant la chute de Kaboul aux mains des Talibans, un groupe de journalistes chiliens souhaitait réaliser un reportage sur les conditions de vie des femmes journalistes en Afghanistan. Ils avaient interviewé Khadija pour ce reportage.

« Trois jours après la chute de Kaboul, ce même groupe m’a rappelée et m’a indiqué vouloir réaliser un autre reportage avec moi afin de savoir comment la situation des femmes journalistes avait évolué après la chute de la république. Lors de l’enregistrement de l’interview, on m’a demandé si je voulais quitter l’Afghanistan. J’ai répondu non, car je n’avais aucune intention de partir. Ma famille, très inquiète, a insisté pour que je quitte le pays. Suite à la diffusion de ces interviews dans les médias internationaux, j’ai reçu de nombreux appels et menaces de mort. »

Exil dans les larmes

Finalement, elle a décidé de quitter le pays. Elle a expliqué aux journalistes chiliens que s’ils prenaient des dispositions pour son départ, cela lui permettrait de mettre sa vie en sécurité et sa famille n’aurait plus à s’inquiéter.

« J’étais épuisée ; je voulais dormir, poursuit Khadija. Peu après, mon téléphone a sonné. C’était un journaliste espagnol. Il m’a dit : « Si vous êtes d’accord, nous enverrons George, qui a été interviewé avec vous aujourd’hui, vous rejoindre en voiture. Vous êtes sur notre liste. À l’approche de l’aéroport, des soldats espagnols viendront vous secourir et vous emmèneront. » Quand j’ai appris la nouvelle, j’ai dit à ma mère que je partais. Je ne savais pas où, mais je partais. Je ne savais pas ce qui allait se passer, mais je partais… Ma mère m’a serrée dans ses bras, les larmes aux yeux, et elle a simplement dit : « Que Dieu te protège. » George et son équipe étaient venus chez moi et nous sommes allés ensemble à l’aéroport. C’était très difficile d’entrer à l’aéroport de Kaboul. Un interprète afghan m’a appelé et m’a donné un « mot de passe » spécial pour y accéder, et finalement, nous avons réussi. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et j’ai pleuré. Le lendemain matin, j’ai quitté Kaboul pour l’Espagne à sept heures. »

Elle essaie à présent de se rapprocher de la société espagnole. « J’ai réussi à apprendre la langue, les universités m’invitent, je participe à des programmes et à des conférences, et je parle aux Espagnols de la situation malheureuse des femmes afghanes. »

Khadija n’a pas pu quitter Kaboul avec sa famille. Elle possède désormais la nationalité espagnole, mais vit loin des siens. Ses jeunes enfants sont à Kaboul avec leur père, et on ignore quand cette mère sera de nouveau séparée d’eux et de son mari.

« Lorsque je vois des mères avec leurs enfants sur la route ou sur les marchés, c’est très dur pour moi, évoque-t-elle. Quand une mère porte son enfant dans son ventre, l’allaite et l’élève, c’est terriblement difficile de tout quitter d’un coup. Je sens l’odeur de mes enfants, j’espère le jour où je pourrai les serrer dans mes bras au moins une fois, mais les « cruels Talibans » ont arraché les maris à leurs femmes et les mères à leurs enfants. Chaque jour, je rêve de pouvoir serrer mes enfants dans mes bras une fois de plus. Je n’ai toujours pas trouvé la paix. »


Lima Spacely

Lima Spacely est une autre journaliste que j’ai interviewée au sujet des conditions de vie des femmes journalistes en Afghanistan. Elle a travaillé pour différents médias afghans pendant plus de dix ans. Elle a débuté sa carrière à TV One en Afghanistan au moment de l’arrivée des talibans au pouvoir, mais a été contrainte de quitter le pays en raison des restrictions croissantes et d’autres difficultés. Elle travaille maintenant pour Radio Azadi au Pakistan.

Lima m’a confié avoir vécu les conditions les plus difficiles sous le régime taliban. Après la chute de Kaboul, alors qu’elle travaillait pour sa propre chaîne au sein du service d’information de TV One, elle interviewait généralement des invités. Un jour, un responsable taliban devait l’interviewer. En entrant dans le studio et en apercevant Lima, il est resté figé. Comprenant qu’elle allait co-animer l’émission avec lui, il s’est emporté. Sans la regarder, il a quitté le studio et s’est mis à discuter avec ses collègues à l’extérieur, leur demandant pourquoi leur animatrice était une femme.

Lima raconte avoir connu de nombreux problèmes et épreuves avec sa famille, que quitter le pays n’a pas été facile pour eux et que, pendant son séjour en Afghanistan, elle a continué à travailler chaque jour dans la peur.

« Nous étions terrifiés et angoissés »

J’ai demandé à Lima de me parler de ses souvenirs, doux ou amers. « J’ai beaucoup de mauvais souvenirs, auxquels j’étais confrontée chaque jour, et chaque jour apportait son lot de problèmes, relate-t-elle. Le jour de la chute de Kaboul, nous étions tous au bureau avec nos collègues, et ce jour-là, même si nous avions eu des informations la veille au soir sur la gravité de la situation, chaque province d’Afghanistan tombant aux mains des Talibans, nous étions terrifiés et angoissés. »

Elle poursuit : « Nous avons rencontré de nombreux problèmes, même pendant la période républicaine, et nous vivions dans la crainte que si le système s’effondrait et que les Talibans arrivaient, s’ils nous capturaient, ils nous tueraient. Nous avions déjà vécu des problèmes, des menaces et des expériences douloureuses. Le jour de la chute de Kaboul, nous sommes restés au bureau jusqu’à 14 heures. La situation était devenue critique, et je n’oublierai jamais ce jour. J’ai eu beaucoup de mal à rentrer chez moi, et c’est le pire souvenir de ma vie. »

Selon des statistiques non officielles, environ 300 journalistes afghans se trouvent au Pakistan, espérant trouver refuge dans les pays occidentaux pour une vie libre, à l’abri de la menace quotidienne des Talibans.

La France a accordé l’asile à plusieurs milliers de journalistes, d’acteurs de la société civile et de militants culturels afghans menacés depuis le retour des talibans en Afghanistan. Le 21 avril 2023, 350 personnalités françaises influentes ont publié une tribune dans Le Monde, appelant à la mise en place d’un programme humanitaire d’urgence pour les femmes réfugiées au Pakistan ou en Iran.

Lima se trouve actuellement au Pakistan ; je lui ai demandé de me parler de sa situation et de celle des autres journalistes présents. « Il y a beaucoup de journalistes ici et ils font face à de nombreux défis et difficultés. Quand je suis arrivée au Pakistan, j’ai pris une pause de six mois ; je me suis ressourcée mentalement et physiquement et j’ai arrêté d’utiliser Internet et les réseaux sociaux. Maintenant, je travaille à nouveau et j’en suis heureuse. »


Le regard de l’Union des journalistes indépendants afghans

Hojatullah Mujadedi, président de l’Union des journalistes indépendants afghans, m’a expliqué, lors de notre rencontre, que les femmes journalistes en Afghanistan sont confrontées à de nombreuses restrictions et difficultés. Le port du masque et la crise économique constituent des obstacles majeurs pour les médias et les journalistes femmes. Les médias peinent à embaucher des femmes, à leur verser un salaire décent et à leur fournir des moyens de transport. De ce fait, un grand nombre d’entre elles se détournent du journalisme.

« L’arrivée au pouvoir des Talibans a eu des répercussions dans tous les domaines, notamment dans le journalisme et la présence des femmes dans les médias afghans, analyse Hojatullah Mujadedi. Sous la République, on comptait 601 organes de presse employant 12.000 personnes, dont environ 2.800 femmes, un chiffre considérable et sans précédent ces dernières décennies. Il est indéniable que, même sous le régime républicain, les femmes étaient confrontées à des difficultés et des obstacles ; la discrimination sexiste existait dans les médias et nous recevions de nombreuses plaintes. »

Le journaliste observe que le changement de régime politique n’a pas seulement nui aux femmes journalistes, mais a également affecté l’état des médias en général. « 225 organes de presse se sont effondrés simultanément, principalement en raison de problèmes économiques, 1.000 employés des médias ont quitté le pays et sept mille autres personnes ont perdu leur emploi et se sont complètement éloignées des médias, dont 300 femmes. »

Comme Hojatullah Mujaddidi est en contact étroit avec des journalistes des deux genres, je lui ai demandé de me parler de la situation de l’une d’entre elles. Il m’a raconté l’histoire de Mina Habib, une journaliste qui travaille toujours en Afghanistan.

« Mina Habib est une journaliste qui travaille dans des conditions extrêmement difficiles. Malgré les soins qu’elle prodigue à ses parents malades, elle continue de se consacrer à son travail dans les médias du matin au soir. Mina se rend au travail chaque jour sans aucun privilège et retourne ensuite s’occuper de ses parents. »


Après la prise de contrôle de l’Afghanistan par les Talibans, de nombreuses journalistes femmes ont perdu leur emploi, et celles qui restent travaillent désormais dans les médias dans des conditions très strictes, avec le port obligatoire du masque. Il n’existe plus de médias indépendants en Afghanistan. Cette situation est insupportable pour beaucoup de journalistes femmes afghanes.

Le régime taliban a tout envahi, la pauvreté s’est accrue, et le désespoir et le mécontentement ont atteint leur paroxysme. La liberté d’expression et l’espace public, notamment pour les femmes, instaurés après le 11 septembre 2001, sont désormais gravement menacés.

La plupart des médias ont fermé leurs portes, de nombreux journalistes ont fui et d’autres se retrouvent sans abri. Les médias sont confrontés à de graves difficultés économiques, ce qui entraînera une diminution du nombre de médias en activité et une augmentation des pertes d’emplois, notamment pour les femmes. Les quelques femmes qui travaillent encore dans les médias seront confrontées à de sérieuses difficultés.

Des femmes et filles afghanes en grande souffrance mentale

La fermeture et la réduction des activités médiatiques ont eu un impact considérable sur le travail des femmes journalistes. Avant le retour des Talibans au pouvoir, 10.790 employés des médias en Afghanistan, 8.290 étaient des hommes et 2.490 des femmes. En 2023, ils ne restait que 3.950 hommes et 410 femmes. Cela signifie que quatre femmes sur cinq (84% pour être exact) et un homme sur deux (51 %) ont perdu leur emploi, selon l’Union des journalistes indépendants afghans.

Depuis la prise de pouvoir des Talibans, toutes les filles en Afghanistan souffrent de problèmes de santé mentale qui affectent gravement leur santé globale. Les femmes perdent chaque jour davantage leurs droits, à tel point que les Talibans tentent de les dissimuler sous la burqa et, dans certains cas, les battent.

Les femmes qui souhaitaient travailler et être actives dans les médias, notamment dans les médias visuels, devaient initialement lutter contre les traditions en vigueur et les conceptions et croyances existantes concernant les femmes dans la société. Pour travailler dans les médias, elles devaient convaincre les membres de leur famille (père, frère et mari).

Dans le contexte intellectuel et traditionnel de la société afghane, les femmes ont toujours été marginalisées. De ce fait, elles se heurtent à de nombreuses limitations et leurs progrès et réussites sont constamment entravés par des obstacles. Celles qui ont obtenu l’opportunité et l’autorisation de travailler dans les médias considèrent cela comme le plus grand accomplissement de leur vie.

Le harcèlement est devenu quotidien

Le harcèlement sexuel, le harcèlement sexiste et la discrimination constituent d’autres défis sociaux auxquels les femmes ont été confrontées dans leur travail dans les médias, et il est rare de trouver une femme qui n’ait pas été touchée d’une manière ou d’une autre par ces problèmes.

Le rôle et la présence des femmes journalistes après la chute des Talibans et l’instauration d’un nouveau gouvernement ont été considérables et remarquables. Le soutien juridique et la liberté de la presse ont permis aux femmes de s’engager dans les médias. Cependant, avec le temps et la dégradation de la situation sécuritaire, leur présence a diminué.

Pour diverses raisons, le nombre de femmes journalistes a également baissé. Cette diminution n’est pas uniquement due à l’insécurité ; les bas salaires et les privilèges, le manque de femmes aux postes de direction, la discrimination et le harcèlement au travail et en dehors constituent d’autres obstacles. Malgré les menaces sécuritaires, les pressions psychologiques, la précarité économique, la discrimination et le manque d’opportunités professionnelles, les Afghanes ont continué à travailler dans les médias et à s’efforcer de poursuivre leur carrière journalistique.

Sous la République, les graves menaces sécuritaires, notamment les assassinats et les attaques ciblées, ont mis à rude épreuve leur capacité à continuer leur travail dans les médias.

Tabasum Sadiqi

Traduit par Viviane Berreur

Édité par Thomas Derais


Sources citées et fondements théoriques de la recherche

Cet article repose sur une méthode de recherche qualitative, dont les données ont été préparées selon une approche d’histoire orale et sous forme d’entretiens et d’observations.