
La nouvelle édition de Rock en Seine s’est déroulée du 26 au 30 août, dans le Parc de Saint-Cloud à Paris. Un festival qui a accueilli, cette année, des groupes tels que Franz Ferdinand ou The Cure, parmi les nombreuses propositions. Récit de ces quelques jours de folie.
Au fil des ans, Rock en Seine s’est forgé une solide réputation et est devenu un rendez-vous incontournable à l’approche de la rentrée scolaire.
Cette année, pas de catastrophe à déplorer, même pas la pluie qui n’aura que très peu perturbé la manifestation. Pas de double annulation d’Amy Winehouse (2007-2008), pas de séparation historique avec Oasis (2009). Tous les feux sont au vert. Au contraire, deux bonnes nouvelles : un retour à l’identité rock dans toutes ses déclinaisons et des allées bondées après une édition 2025 décevante. Selon les chiffres, le cru 2026 a attiré 175.000 personnes au total. Retour sur trois des cinq jours du festival boulonnais, marqué par les prestations magistrales de Franz Ferdinand et Nick Cave, puis par la grande messe de The Cure.
Arrivé sur les lieux après la longue traversée Est-Ouest du douzième arrondissement jusqu’au terminus de la ligne 9 (Pont de Sèvres), direction l’espace médias pour saluer l’équipe en place. L’une des attachées de presse loue l’idée d’avoir pris des vêtements de pluie : « Tu as bien fait ! Hier (jeudi), il a plu deux fois et comme par hasard on était dessous, pas sous la tente d’accueil presse. » Formules de politesse effectuées, on rejoint la Grande Scène où jouent les Irlandais KingfishR. Dans la moiteur du Parc de Saint-Cloud, leur folk aux forts accents celtes fait mouche et réveille les premiers festivaliers de l’après-midi. Dès le quatrième titre, Eoin Fitzgibbon, le chanteur, laisse sa guitare pour aller à la rencontre du public, contant la genèse du groupe : « On a sorti notre premier simple il y a 4 ans », dit-il, avant de préciser : « Nous nous sommes rencontrés alors qu’on étudiait l’ingénierie ». Caroline conclut un concert aux couleurs de l’Irlande.
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Franz Ferdinand, magistraux et hors de contrôle
À 17h55, le parterre est bien plus fourni pour accueillir Wetleg. Sur le côté de la scène, des interprètes en langue des signes se succèdent. Le son est poussé au maximum pour pas grand-chose, si ce n’est pour soutenir des titres insipides, contrairement à ceux des Black Keys. Le duo originel, assisté de trois autres musiciens, joue son rock-blues avec connivence (I Got Mine, Fever, Howlin’ For You) et s’attaque à une reprise convaincante d’I Wanna Be Your Dog des Stooges. Juste avant, on tend l’oreille pour Sparks sur la scène BoursoBank. Les Américains partageaient l’affiche avec les Franz Ferdinand ici-même, en 2015, sous la bannière FFS.
Leader des Franz, Alex Kapranos dédie 40’ à ses aînés, qui étaient sur « la même scène une heure plus tôt ». Lors de ce concert magistral débuté à la tombée de la nuit, les tubes défilent (The Dark Of The Matinée, No You Girls, Audacious), avec pour têtes de proue des versions vitaminées de Do You Want To et Michael, joués avec une puissance inouïe. Titre iconique de l’album Franz Ferdinand, Take Me Out fait lever les bras et sauter les spectateurs, qui immortalisent l’instant avec leurs téléphones. À la fin de cette démonstration aussi rock que théâtrale, après avoir présenté à nouveau son « crew » dans un français quasi parfait, Alex Kapranos demande à la foule de se mettre à genoux avant que celle-ci ne bondisse à l’unisson sur l’ultime refrain de This Fire (« this fire is out of control, we’re going to burn this city, burn this city »). Sonnés par ce concert, on passe voir le légendaire Nick Cave – et ses Bad Seeds – qui entretient la flamme. L’artiste a la forme malgré ses 67 ans et puise son énergie auprès du public qui le porte dès le deuxième titre, From Her to Eternity. Le show est spectaculaire et agrémenté de quelques « fucking Paris » adressés de grâce à une audience acquise à la cause du chanteur Australien. Le décor de la scène, lui, est proportionnel à cet événement : majeur.

Girls power, politique et bordel organisé
Le lendemain, c’est sous la pluie que cela se passe. N’est-ce pas là un argument d’aimer un festival encore plus ? Programmation oblige, les blousons et sweats floqués « NIN », « Deftones » ou « Korn » sont sortis avec la venue des groupes nu-metal et punk ce samedi. Dans la boue nouvellement formée, Mannequin Pussy met l’ambiance en milieu d’après-midi, n’offrant que peu de répit aux courageux venus les voir. Une énergie qui plaît aux premiers rangs qui pogotent.
Même lieu, même scène. Comme Kneecap l’an passé, les Lambrini Girls transforment le Parc de Saint-Cloud en terrain politique de manière démonstrative. Sur la toile de fond, le message « Fuck Marine Le Pen » apparaît en rouge, après que la chanteuse questionne la fosse pour introduire God’s Country : « Êtes-vous satisfaits de votre gouvernement ? » Les huées d’acquiescement en disent long et la défiance sans équivoque. Le groupe n’aime ni son gouvernement (britannique), ni le nôtre. Dans l’élan, une écharpe « Free Palestine » est déployée et un chant antifasciste est repris en choeur. Mais ça ne s’arrête pas là. Le batteur demande plus tard d’avoir de la « compassion » pour les personnes transgenres selon les « droits humains », note à l’appui pour que le message soit le plus clair possible.

Tandis que la pluie éparse rend la terre de plus en plus glissante, AFI, anciennes pupilles de Tim Armstrong de Rancid, livrent un rock mélodique avec derrière eux des enceintes Marshall empilées. Non loin de là, les Marseillais de Landmvrks s’apprêtent à monter sur la Grande Scène. Des deux côtés de celle-ci, deux statues géantes qui représentent une déesse et un dieu grecs, ainsi qu’un attirail qui laisse supposer un gros spectacle. Volume réglé au max, le quatuor balance tout de go et met les ingrédients pour tenir la promesse. Jets de flammes, gros riffs de guitare, cris primaux, sauts de cabri. Bienvenue au Royaume des metalleux, qui s’exécutent volontiers quand le chanteur les invite à se rentrer dedans. Un joyeux bordel organisé, viril et intense.
Dimanche 30 août. Dernier jour du festival, probablement le plus attendu. Ce soir, c’est The Cure qui clôture l’édition. À l’heure de la digestion du déjeuner pour les plus tardifs, Bertrand Belin investit la Grande Scène où se produit plus tard le groupe de Robert Smith. Sur la BoursoBank, Dry Cleaning fait de la pop sous hypnose, porté par le chant parlé de Florence Shaw, qui affiche sa timidité à l’heure de goûter. C’est sur cette note cosmique qu’on se dirige vers les revenants Slowdive. Reformés en 2014 après trois albums parus entre 1991 et 1995, les vétérans anglais font un set carré, où les guitares lancinantes ont la primeur.
Interpol manque la messe, The Cure rallume les cierges
Choisi pour ouvrir la voie à The Cure, Interpol fait pschitt. Pas vraiment réputés pour être des bêtes de scène, Paul Banks et sa bande le sont pour apporter un côté religieux, avec une atmosphère teintée de rouge et de noir. Et a minima de mettre de la puissance à leurs titres. Ce dimanche, il n’en est rien, comme s’il manquait plusieurs pièces au puzzle pour que celui-ci soit assemblé. Dès l’ouverture This Mirror Weighs a Ton, le son n’est pas à la hauteur et le groupe est en mode pilote automatique, sans jus, sans énergie. Pire, il n’y a pas d’alchimie et les extraits anciens, ceux des albums Turn On The Bright Light et Antics, les meilleurs, ne sonnent pas correctement (Evil, NYC, Obstacle 1). Pareil pour la voix grave et singulière de Paul Banks, totalement déréglée. Malgré une fin de set plus musclée (Slow Hands, PDA), Interpol est sans doute l’une des plus grosses déceptions du festival. Une heure après, deux des membres (Paul Banks justement et Daniel Kessler) discutent avec des invités dans l’espace VIP, et ont les yeux rivés sur les écrans à disposition pour scruter l’arrivée de The Cure.

Pour éviter la fosse qui est remplie depuis des lustres, la butte située à gauche de la scène depuis l’espace presse est l’endroit idéal (ou le moins pire) pour suivre ce show de 2h15 où les titres défilent aussi vite que les 50 ans de carrière du groupe. Robert Smith, un peu bouffi, arbore toujours ses cheveux hirsutes, légèrement dégarnis par endroits. Il profite des trois premières minutes d’Alone pour observer le public et le saluer timidement, avec un regard de gamin qui découvrirait le graal. Cette image est touchante pour l’homme de 67 ans, toujours aussi réservé malgré des décennies de succès et des tubes à la pelle.
Il y a de tout dans les spectateurs. Des sexagénaires, des jeunes à peine sortis du lycée, des quadras dont les cheveux grisonnent. Pendant la journée, les t-shirts à l’effigie de The Cure sont portés par trois générations, comme le maquillage blanc qui colle à la peau du roi Robert. Où nous sommes installés, ça saute de partout et puisque l’époque veut ça, les smartphones sont sortis pour effectuer des selfies et des Reels, notamment sur In The Forest. Des arbres nous entourent et obstruent la vue de la scène, ce qui rend l’instant cohérent. Des gens s’embrassent, sûrement pour immortaliser l’instant ou se remémorer une rencontre, un moment agréable de la vie. Ce soir, c’était à Rock en Seine qu’il fallait être. À cet endroit, à ce moment. Unique, magique, à la fois hors et dans l’ère du temps.
Ce qui est fou avec The Cure, c’est ce pouvoir qu’ils ont, de tenir l’attention pendant aussi longtemps sans le moindre éclat, juste en jouant des chansons comme on réciterait une poésie. Juste avant la première heure consumée du concert, les festivaliers suivent un clapping et le tiennent plusieurs minutes. La force de The Cure, c’est aussi de monter en intensité sans forcer, grâce à leur seul répertoire, pléthorique. Sortir un rappel de dix titres parmi lesquels Lullaby, The Lovecats et Close To Me relève de la provocation pour leurs concurrents, s’il y en avait encore. Sans surprise, Boys Don’t Cry conclut la grande messe animée par un groupe qui sait encore, 50 ans plus tard, rassembler toutes les générations et les faire communier ensemble.
Olivier Cougot
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