
Le 25 juin dernier, la Région Centre-Val de Loire annonçait les résultats du sondage réalisé depuis le printemps auprès de ses habitants afin de déterminer leur gentilé. Avec un peu moins de 28.000 votants, nombreuses sont les personnes frustrées par le résultat final ou par le manque de communication ressenti autour du processus. Entre fortes identités des territoires plus locaux qui composent la région et volonté d’en trouver une commune qui nous r(a·e)ssemble, quels autres choix méthodologiques et politiques auraient pu être privilégiés ?
La nouvelle est tombée le 25 juin dernier, nous avons (enfin) un gentilé, les habitants et habitantes de la région Centre-Val de Loire s’appelleront dorénavant les Centrevallois et les Centrevalloises.
Eh oui, jusque lors, nous autres habitants cette région ne savions pas comment nous appeler. Nous, les « gens de la région Centre-Val de Loire, là » avec ces grands gestes de la main suggérant un ensemble indéfini qu’on essaie de faire comprendre à un interlocuteur lors de l’une de ces discussions philosophiques de comptoir, un verre de bière posé devant soi qui, au passage, a bien failli se renverser lors de cette gesticulation explicative.
Il y avait bien les Breton·nes, les Normand·es, les Francilien·nes, les Provençaux·ales ou encore les Occitan·es et les Néo-Aquitain·es, mais rien pour désigner celles et ceux qui habitent la région (d’amont-)ligérienne.
D’ailleurs, les deux derniers gentilés cités sont la fusion d’anciens gentilés ou des néologismes créés à la suite du redécoupage des régions en 2015.
Mais notre terre du milieu n’était pas la seule région à ne pas avoir de nom officiel pour son gentilé.
Allons du côté des Pays-de-la-Loire.
Tour de France des gentilés
La terre de Christelle Morançais n’est pas pauvre uniquement de ses coupes budgétaires drastiques portées à la culture. Là-bas, pas de gentilé, bien que ce soit un moindre mal en comparaison. Cependant, l’usage a fait que c’est le terme « Ligerien·nes » qui s’est imposé de lui-même – du coup on peut pas l’utiliser. Cependant, c’est aussi le nom utilisé pour désigner celles et ceux qui vivent dans le département de la Loire Atlantique, aux côtés du père Fouras.
Idem du côté des Hauts-de-France. Aucun nom, même si France 3 Hauts-de-France avait fait un sondage en 2016 duquel était ressorti, avec près de 2.700 voix : les Ch’tis. Comme quoi, on ne refait pas une équipe qui gagne. On apprend dans cet article de notre précieux service public, à protéger quoi qu’il en coûte, que les questions de gentilé ne sont pas les cas d’école exclusifs aux régions. Les départements traversent aussi ces questions d’identité, comme la Somme qui n’a trouvé comment nommer ses habitants qu’en 2012 après un sondage officiel : les Samarien·nes, en référence au nom gaulois du fleuve de la Somme, Samara.
En revanche, d’autres continuent d’utiliser les gentilés issus des anciennes régions fusionnées : Alsacien·es-Champenois·es-Lorrains du côté de la région Grand-Est ou encore les Bourguignon·nes et Francs-Comtois·es du côté de la région Bourgogne-Franche-Comté qui, de plus, a préféré garder cette double identité visible dans son nom territorial.
Bref, toute cette introduction pour parler de chez nous, la région Centre-Val de Loire.
Lorsque la nouvelle fut annoncée, les médias locaux ont fait des articles et, comme tout média en 2026, ont publié des extraits de leur articles sur leurs réseaux sociaux.
Quand on observe les commentaires, on voit apparaitre deux courants majoritaires dans les réactions des habitants qui méritent qu’on s’y attarde.
Des habitants attachés aux identités locales
Il y a les personnes comme cet utilisateur sur Instagram sous un post de nos confrères et consœurs de La Rep’ qui écrit :
« Berrichon Forever ❤️ »,
ou encore du côté de l’espace commentaire de France 3 Centre-Val de Loire :
« Ouais bon je préfère dire que je suis Tourangeau ».
Un long commentaire a également été rédigé par @tp.ste qui corrobore ce premier courant de réactions :
« […] de nombreux habitants expriment leur attachement à leurs territoires historiques Touraine, Berry, Orléanais preuve supplémentaire qu’un simple nom ne suffit pas à créer une cohésion ».
À lire aussi sur notre site. « On hypothèque le futur du pays » : les chercheurs du CNRS d’Orléans face aux coupes budgétaires
Là, on met le doigt sur quelque chose. L’attachement des habitants à la culture de leur territoire plus local pour lequel ils développent davantage de sentiment d’appartenance.
Et ça ne date pas d’hier.
Revenons en 1956, au lendemain du décret Pflimlin qui dessina les frontières des régions qu’on a connues jusqu’en 2015. C’est à ce moment que le territoire se revêtit de son nom de « région Centre ». Déjà l’encre coulait, le nom ne faisait pas consensus. Dès les années 1990, des propositions étaient à l’étude pour rebaptiser la région autrement. Et alors que Radio Campus Orléans commençait à émettre sur le 106.5 FM en 1994 et que notre territoire aurait dès lors pu arborer le nom de région Centre-Val de Loire, la région Pays de la Loire s’y opposa. Décidément…
Mais le vrai drame réside dans la place qu’occupaient – ou cessaient d’occuper – les identités précédemment en place. La région Centre – comme pratiquement tous les autres découpages régionaux et départementaux au cours des dernières centaines d’années – est un dépeçage à la hache, qui s’est fait, chez nous, sur trois anciennes provinces : l’Orléanais, le Berry et la Touraine, sans compter les morceaux d’autres provinces frontalières recollées à la région.
Des frustrations qui sautent aux yeux
Les habitants et habitantes de ces zones s’identifient davantage à ces territoires historiques qu’à la narrative centrevalloise de 2026. C’est déjà un beau bâton dans la roue de ce projet collectif.
Et le collectif, c’est bien ici le mot clé. Toute cette phase de recherche, de propositions et de choix du nom de gentilé s’est fait drapé de son voile de démocratie. On en arrive au second point de ce qui ressort dans les réactions du public.
« Il était où le sondage pour qu’on sache les différentes propositions ? Parce qu’en tant qu’habitant du Centre-Val-de-Loire, ni moi ni mes parents et autres habitants de notre canton avons entendu parler de cela […] », peut-on lire dans l’espace commentaire Instagram de nos ami·es de France 3.
« Bravo belle proposition même si ce n’était pas mon premier choix […] », du coté de celui de La Rep’.
Oui, ce choix de nom s’est fait au travers d’un grand vote populaire piloté par un comité régional sous l’œil de Stéphane Bern – parce qu’il fallait bien qu’il soit là celui-là.
Côté processus, au printemps, une première vague a permis à chacun et chacune de proposer librement des noms et voter pour les propositions qui leur paraissaient pertinente. Ainsi, 938 propositions de gentilés ont émergé. Puis, une seconde phase a réuni 27.678 suffrages afin de sélectionner trois gentilés finalistes. Et avec enfin 5.000 voix de moins, c’est au 25 juin que Centrevallois, Centrevalloises a été officiellement désigné comme gentilé pour la région Centre-Val de Loire.
22.328 voix. Il y a 2,58 millions d’habitants en région Centre-Val de Loire. Cela fait 0,86% de la population totale – mineurs compris (sont-ils d’ailleurs moins légitimes à s’auto-déterminer ?) – qui s’est exprimée.
En ressort : de la frustration. De la frustration de ne pas avoir su que cette opération était menée. De la frustration de ne pas avoir vu son gentilé-chouchou être sélectionné. De la frustration de voir son identité locale être poussée encore un peu plus loin du discours politique et de la reconnaissance étatique. Enfin, une incompréhension face à cette volonté de trouver un gentilé à cette strate administrative de la République française.
Maintenant que le contexte est posé, je peux poser ma question :
Pourquoi avoir tout de suite tranché la question ?
C’est vrai, pourquoi ?
Avez-vous déjà entendu parler des chemins de désirs ? En urbanisme, c’est ce terme qui désigne ces chemins qui se creusent naturellement par le passage des gens sur les espaces laissés végétalisés. Quand vous voyez ce superbe chemin pavé face à ce nouveau bâtiment fraichement sorti de terre, mais que, déjà, vous voyez la marche des passants marquer la pelouse qui, tout doucement, se retire. À tel point que de plus en plus d’architectes et de paysagistes ne prennent plus la peine de dessiner des chemins lors de la livraison des bâtiments, mais laissent « vivre » ces espaces extérieurs dans un premiers temps avant de définir par la suite des chemins balisés issus de ces sentiers désirés.
Les chemins de désirs
Pour comprendre toute la dimension du sujet des chemins de désirs, nous vous conseillons l’excellente vidéo de @alichuree sur Instagram qui vulgarise très bien ce sujet.
Et après, vous revenez lire la suite de l’article, ok ? On ne se laisse pas distraire par l’algorithme !
Revenu·e ? Très bien, continuons !
Les chemins ne sont pas déterminés tout de suite. L’intelligence collective fait son œuvre avant de les figer dans le marbre – si c’est un chemin de luxe, sinon en simple pierre bon marché.
Pourquoi ne pas avoir fait de même avec cette question de gentilé?
Pourquoi ne pas avoir accepté l’usage en simultané de toutes les propositions qui se sont démarquées ?
Centrevallois·es, Castelvallois·es, Cœurvallois·e, pour les finalistes, mais aussi Cévallois·es, Castelligérien·nes, Liger-centrois·es, bref toute une ribambelle de noms qui auraient pu coexister, du moins dans un premier temps.
Cette mise à l’épreuve par l’usage aurait évité ces deux grandes frustrations définies plus tôt tout en laissant le temps de faire parler d’elle et fédérer un maximum d’habitants pour, finalement, ne retenir que le ou les noms les plus utilisés, ou ne jamais arrêter l’usage.
Mais même là, il y a quelque chose qui me titille. Notre identité n’était-elle finalement pas à revendiquer dans cette absence de gentilé ?
Nous sommes peut-être passés à côté de ce que nous sommes.
On l’a vu, la région Centre-Val de Loire est un territoire « inventé » il y a à peine 80 ans, ou en tout cas assemblé de toutes pièces à partir d’anciennes provinces qui, elles, sont porteuses d’identité : la Tourraine, le Berry, l’Orléanais, mais, on peut aussi penser si on zoome un peu, à la Sologne, au Gâtinais, à la Beauce, à la Brenne, au Blesois, au Richelais ou encore au Perche, ces régions naturelles qui sont d’autant plus de reflets et expressions culturelles.
Et si finalement la revendication était là, sous nos yeux depuis tant d’années ? La région Centre-Val de Loire ne devrait-elle pas se considérer davantage comme une fédération de cultures locales que comme une entité culturelle unique ?
Assumer de dire : « Non, nous n’avons pas de gentilé, car nous sommes Tourangeaux·elles, Orléanais·es, Berrichon·nes, Gâtinois·es, Beauceron·nes… Autant de facettes qui constituent notre identité commune ».
Est-ce qu’il n’aurait pas été là le coup de maître ?
Toute cette histoire me fait penser à une vidéo sortie le 6 mai 2026 sur la chaîne YouTube Augustin Demain, du journaliste et réalisateur Augustin Morel. Durant les 33 minutes de cette chronique, Augustin propose d’imaginer un redécoupage des territoires administratifs selon la carte des régions naturelles de France. Un choix politique qui aurait, selon lui, de nombreux bienfaits, tant, entre autres, démocratiques qu’environnementaux.
A contrario de l’échelle ultra locale, il existe d’autres découpages à plus grandes échelles avec cet intérêt environnemental, ceux des bassin versants, c’est-à-dire des zones d’influences géographiques des rivières et fleuves qui les composent. Un découpage déjà utilisé par des établissements publics de l’État, les Agences de l’eau. Ce fractionnement des territoires pourrait hypothétiquement remplacer la strate des régions actuelles.
Passage obligé de mentionner la proposition récemment faite du redécoupage de la carte de Paris, troquant les arrondissements contre des noms faisant référence aux quartiers emblématiques de la ville, profitant de l’occasion pour agrandir ses limites au-delà du périphérique afin de créer une mégalopole en absorbant les villes limitrophes – pour faire comme ailleurs en Occident, parce qu’on veut avoir la plus grosse. La Ville du Grand Paris, annoncée le 4 juin dernier dans une note du Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan avec deux conseiller·es transversaux, propose de « fusionner les 130 communes, les trois départements et la métropole en une seule Ville du Grand Paris redécoupée en quarante nouveaux districts d’environ 170.000 habitants chacun. » Le tout au travers d’un jeu de cartographie ludique où chacun·e peut faire des propositions… drapé de son voile de démocratie.

Lors de la sortie de la note, des twittos s’inquiétaient des conséquences d’un tel redécoupage sur les cartes électorales, comment cela pourrait influer sur les résultats d’élections à venir ainsi que sur le poids des élus, comme on a pu le voir aux États-Unis avec les redécoupages des circonscriptions par Donald Trump pour favoriser les victoires républicaines.
Et si cette question de gentilé n’était qu’un coup de comm’ politique de la Région ? On le sait, l’échéance électorale approche, les gouvernances des régions seront renouvelées en mars 2028. Difficile de ne pas y voir une tentative de fédérer les habitants et habitantes avant le passage aux urnes. Ce qui expliquerait pourquoi ce nom a été choisi si rapidement sans laisser le temps aux autres propositions d’exister et de se faire adopter par les citoyens et les citoyennes.
Y avait-il vraiment volonté de faire participer le plus grand nombre en intelligence collective ? Ou bien de faire suffisamment briller en surface la sensation de démocratie pour ne pas perdre trop de temps avant l’échéance électorale, tout en évitant l’écueil d’imposer un gentilé qui aurait bénéficié du pire des accueils s’il avait été imposé sans débat ? Ou plus simplement, cela s’est juste fait comme ça, partant d’une bonne volonté qui a le mérite d’exister, mais aurait pu être menée différemment ?
Et toute la difficulté est là :
Comment organiser la démocratie ?
Entre illusion participative et démocratique, et véritable organe de réflexion et de décision citoyenne, le curseur est difficile à placer. Et c’est tout un sujet, aussi complexe soit-il, qu’on n’aura pas le temps de détailler ici, mais que nous aurons l’occasion d’explorer dans de futures publications.
En tout cas, ici, la région Centre-Val de Loire a placé le collectif au centre du processus décisionnel de ce projet, aussi perfectible puisse-t-il être. Et c’est véritablement tout à son honneur.
Toute cette histoire vient aussi remuer un autre sujet de fond : celui de la tradition face à la modernité – que cette phrase est clichée ! – de la continuité, de l’héritage face à la nouveauté, la page blanche.
Les partisans de la tradition défendront ces identités ultra-locales, se revendiqueront Berrichon·nes, Tourangeaux·elles, Gâtinois·es, etc. Bref, avec un attachement dévoué à l’Histoire du pays. Pourtant, c’est cette même sacro-sainte histoire qui avait décidé en 1789 d’annihiler ces héritages locaux en faveur de ces redécoupages républicains, ceux dont nous héritons aujourd’hui.
Il est alors curieux qu’on retrouve et qu’on revendique ces identités de jadis qui avaient pourtant été balayées par les révolutionnaires – par contre le calendrier républicain au fond de la poubelle à jamais.
Deux versions de l’histoire qui cohabitent alors qu’elles semblent à première vue antinomiques.
Sculpter sans figer dans le marbre
C’est finalement avec cette sans-cesse ambivalence que nous jouons. Des allers-retours entre le glorieux passé qui nous empêche de créer du nouveau, qui ne sera, par définition, jamais aussi bien, et de l’autre le progrès tant attendu et qu’on admire, mais qui défigure nos belles valeurs traditionnelles.
Vouloir figer à jamais une identité dans le marbre, en plus d’être une mauvaise idée, ne fonctionne pas. Laissons donc à chacun l’opportunité d’habiter son territoire, physique, mais aussi linguistique. Tantôt voudra-t-on se dire Orléanais·e, tantôt Centrevallois·e, ou bien Cévallois·e. Autorisons-le nous et c’est OK.
Aujourd’hui, ce nouveau gentilé fait bondir certains, beaucoup ne s’y reconnaissent pas. Mais comme chaque nouvel album de son artiste préféré : d’abord on le déteste, on y revient, on se dit « pourquoi pas », puis on l’adopte avant de le défendre corps et âme. Il est probable que dans 200 ans, nous nous sentions indéboulonnablement centrevallois·es.
Saluons le travail qui a été mené par toutes celles et ceux qui ont œuvré à définir ce gentilé.
Et puis, on ne va pas se mentir, c’est plus simple et moins long à écrire ou à dire que « les habitants et habitantes de la région Centre (tiret) Val de Loire ».
À lire aussi sur notre site. Municipales 2026 : quels étaient les enjeux locaux et nationaux un an avant les élections présidentielles ?
Erwann Cochery


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