
Chaque année, les associations d’accès aux droits présentes dans les centres de rétention administrative produisent collectivement un rapport sur les conditions d’enfermement des personnes sans papier. Pour marquer la sortie du nouveau rapport, le 12 juin, le groupe local orléanais de la Cimade a organisé une projection du film Devant : Contrechamp de la rétention au cinéma des Carmes, en présence de la réalisatrice Annick Redolfi.
D’après le postdoctorant à l’Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux, Nicolas Fischer, la rétention administrative est la « forme unifiée et modélisable de mise à l’écart et de gestion des populations ». En outre, il s’agit d’un établissement visant à briser la liberté de mouvement des personnes considérées comme « étrangères ».
Depuis le début des années 2010, la systématisation de la rétention administrative s’est accrue avec, en point d’orgue en 2024, la loi Darmanin. En mai 2026, les associations présentes dans les centres de rétention administrative (CRA) ont publié le rapport annuel sur la rétention administrative. L’édition 2025 du rapport expose et illustre les effets des récentes réformes du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA).
Parmi les réformes récentes, peuvent être cités : le durcissement des conditions d’octroi ou de renouvellement des titres de séjour ; la systématisation des obligations de quitter le territoire français (OQTF) ; la fin des mesures protégeant certaines catégories de personnes de l’expulsion ; la facilitation de la prolongation des rétentions ; l’allongement de la durée en rétention ; l’assimilation de l’étranger irrégulier et du délinquant, et cela quelles que soient les circonstances de l’irrégularité. En somme, le durcissement des conditions d’existence des étrangers sur le territoire français a eu un effet notable sur l’enfermement administratif.
Pour dénoncer l’escalade de l’enfermement, le groupe local d’Orléans de la Cimade a organisé la projection du film-documentaire Devant : Contrechamp de la rétention. L’événement s’est tenu le 12 juin, au cinéma des Carmes avec la présence de la réalisatrice Annick Redolfi.
« On est vraiment dans la prison »
« Aujourd’hui, la situation s’est encore aggravée, c’est-à-dire que des gens parfaitement insérés peuvent se retrouver sans titre de séjour parce que la dématérialisation pousse les personnes dans des situations administratives très complexes. » Annick Redolfi fait ici référence au récent rapport du Défenseur des droits qui mettait en avant les atteintes aux droits des personnes étrangères produites par la dématérialisation et ses nombreux dysfonctionnements.
La lourdeur des procédures et les nombreux dysfonctionnements ont entraîné des ruptures de droits pour des personnes intégrées, depuis des années pour certaines. Dans la continuité, elle indique que « les personnes enfermées, ce sont des gens qui vivent en France, qui travaillent en France, qui ont de la famille en France, parfois depuis longtemps, et qui, malgré tout, n’arrivent pas à se faire régulariser parce que c’est devenu à peu près quasiment impossible d’obtenir une régularisation aujourd’hui ».
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Annick Redolfi a longtemps travaillé sur la question de la rétention administrative. « Pour faire ce film, j’ai passé pas mal d’années devant le centre de rétention [de Vincennes]et j’ai vu la situation s’aggraver. J’ai vu les lois changer, la durée augmenter », explique-t-elle. Son film-documentaire prend place devant le CRA de Vincennes. Interdite d’entrer dans le bâtiment, elle s’est intéressée à l’entourage des personnes « retenues » (statut juridique des personnes enfermées en CRA). Cet entourage porte le statut légal de « visiteur ». Avec ce cadre, elle souhaite porter le message selon lequel « ce ne sont pas seulement les personnes enfermées qui sont touchées par cette privation de liberté, mais également leurs proches, leurs familles, leurs parents, leurs amis, leurs collègues ».
« Ce sont les proches qui viennent, ce sont les familles. Parce qu’en fait, il y a une espèce de biais qui fait croire que les gens qui sont enfermés sont des gens dangereux, totalement illégaux. Ça donne une image complètement erronée de la réalité », poursuit-elle. Ce biais dont parle la réalisatrice trouve des réalisations matérielles concrètes notamment avec la circulaire du ministère de l’Intérieur du 17 novembre 2022. Le texte recommande « d’appliquer à l’ensemble des étrangers sous OQTF la méthode pour les étrangers délinquants ». Il s’agit notamment de l’inscription systématique des personnes au fichier des personnes recherchées (FPR) et par suite, dans le fichier SIS II fermant l’accès à tout l’espace Schengen. Il s’agit d’une assimilation assumée et juridique de l’étranger irrégulier et du délinquant.
Un rapprochement qui cherche davantage à traduire une idéologie politique qu’une réalité chiffrée. En 2025, ce rapprochement s’est traduit par une augmentation de 10.000 OQTF prises de plus par rapport à 2024.
Le CRA d’Olivet est aussi un exemple de l’assimilation de la figure de l’étranger « irrégulier » au délinquant. Construit sur le modèle des prisons, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) avait pu dénoncer les pratiques carcérales comme le recours systématique au menottage. L’analyse d’Annick Redolfi abonde en ce sens quand elle explique qu’« avec la rétention administrative on est vraiment dans la prison ». Tout cela contribue à la carcéralisation des centres de rétention et, nourri en retour le mythe de l’étranger indésirable et dangereux, et in fine la xénophobie et le racisme.
« Ce sont des lieux qui ne devraient pas exister »
Le rapport annuel des associations d’accès aux droits dans les CRA montre le caractère massif de la rétention. Pour l’année 2025 ce sont plus de 44.000 personnes qui ont été enfermées dans ces lieux de rétention. La volonté d’extension du nombre de CRA tend à instituer la rétention comme une mesure essentielle de la politique migratoire en France. Si l’objectif gouvernemental est bien l’éloignement, les données compilées dans le rapport démontrent l’inutilité de la mesure. La Cimade indique, à ce titre, que si le nombre de « retenus » augmente, le taux des expulsions est en baisse.
Le seul effet notable est l’allongement de la durée de rétention (33,4 jours en moyenne dans l’Hexagone d’après le rapport). Un allongement aussi inutile que dévastateur pour les personnes enfermées. Ce dont témoignent les associations et collectifs de soutien à travers la France, c’est un cercle vicieux de violences pour les personnes enfermées et l’instauration d’un « continuum prison-CRA ».
Interrogée sur ces éléments, Annick Redolfi énonce que « ce sont des lieux qui ne devraient pas exister et sont sources de beaucoup de violations de droits ». L’examen du rapport de rétention met en avant le caractère souvent abusif des placements en rétention, voire illégaux. Ainsi, dans l’Hexagone, plus de 60% des personnes ont été libérées, dont plus de 44% par les juges, pour irrégularités de procédure ou absence de perspective d’éloignement.
La loi du 26 janvier 2024 a, certes, interdit de placer des mineurs en rétention, mais cette disposition ne s’applique pas à Mayotte où cette pratique reste courante.
Le CRA d’Olivet est le reflet d’un modèle « ultra-sécuritaire », conjugué au sous-effectif de policier qui affecte la vie des personnes retenues. La liberté de circuler dans le CRA d’Olivet a été interdite sans escorte policière. De même, ils ne disposent que d’un temps quotidien très limité (30 à 45 minutes pour chacun des sept « blocs de vie ») pour accéder à la cour ou à l’espace de « déambulation » où se trouvent l’unité médicale, l’association présente dans le CRA (France Terre d’Asile) ou encore la lingerie. Il arrive, faute d’escorte, qu’ils ne puissent pas accéder à ces services de soins ou d’accès aux droits. Aussi, il arrive que l’accès au réfectoire ou à la cour soit impossible. L’unité médicale, difficilement mise en place, fait l’objet de critiques préoccupantes et persistantes. Ces dysfonctionnements chroniques avaient également été mis en avant par le rapport du CGLPL précédemment cité.
Olivet est aussi l’un des premiers centres équipés d’un local de justice, où les audiences d’appel se tiennent en visioconférence. Le rapport des associations expose comment ces conditions portent atteinte aux droits à un procès équitable.
Les observations de ce rapport pointent également comment l’administration néglige son obligation de tenir compte des vulnérabilités de ceux qu’elle place en rétention, au risque de porter gravement atteinte à la dignité des personnes. C’est ainsi que la préfecture a placé en rétention, en 2025, une personne amputée des deux jambes, malgré l’inadaptation évidente d’un tel lieu.
« Je vois l’avenir un peu sombre, mais encore plus la nécessité de se battre »
L’allongement moyen des durées de rétention administrative s’explique également par le renforcement de notions floues comme la « menace à l’ordre public » ou « l’absence de perspective d’éloignement ». L’ordre public est devenu le fer de lance des placements en rétention. Une notion sans qualification juridique claire qui est laissée à l’appréciation de l’administration. Le flou qui entoure ces notions tend à laisser une part non-négligeable d’arbitraire dans leurs usages et interprétations qui en sont faites.
Annick Redolfi rappelle que le contrôle du juge n’est pas infaillible « et donc, c’est important d’aller au tribunal parce que ça montre au juge qu’il y a du monde derrière lui, que la personne n’est pas seule et qu’elle a des raisons de rester en France ».
Interrogée sur son analyse de l’avenir, elle répond : « Je vois l’avenir un peu sombre, mais encore plus la nécessité de se battre. » Elle poursuit en expliquant que « le collectif est très important. Mais toutes les formes d’action, y compris celles un peu plus brutes, sont importantes ».
« Ça me rappelle les heures les plus sombres de l’histoire, ajoute-t-elle. Ce sont des camps d’enfermement des étrangers dont la France a une passion dans son histoire. Je trouve ça terrible. » Si Annick Redolfi fait référence à l’Allemagne nazie et la France collaborationniste, l’autrice Sylvie Thénault rappelle que la pratique de l’enfermement est ancrée dans l’histoire française. Dans son ouvrage Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale : camps d’internement, assignation à résidence, elle rappelle ainsi que l’assignation à résidence des étrangers procède de l’enfermement colonial.
L’internement administratif des indigènes en Algérie pouvait être motivé par l’insécurité et la marginalité en zone urbaine, qui résonnent avec la notion de menace pour l’ordre public. Ainsi, plusieurs études tendent à démontrer un continuum colonial entre le CESEDA et le code de l’indigène.
Au-delà de tous ces constats et analyses, dans son communiqué, la Cimade appelle à s’interroger sur « ce que dit de notre société l’indifférence à cet enfermement de masse, sans délit ni condamnation ». Rapport après rapport, il est relevé la dévaluation de la notion de liberté, un durcissement des conditions de rétention et des atteintes aux droits humains.
Une dévaluation qui risque de se poursuivre avec la réforme qui prévoit d’augmenter la durée de la rétention administrative à 210 jours. Un texte adopté par l’Assemblée nationale le 16 juin 2026 après son passage en commission mixte paritaire. Si cette proposition de loi vise les personnes ayant été condamnées à une liste de peines limitativement énoncées, Annick Redolfi comme la Cimade s’inquiètent de l’ouverture que cela pourrait engendrer.
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Un autre projet de loi peut être cité : celui visant à sortir les associations des CRA pour confier la mission d’accès aux droits à l’Office France de l’information et de l’intégration (OFII) qui relève du ministère de l’Intérieur. À ce jour, l’examen de ce texte est suspendu. Les associations et spécialistes dénoncent un objectif d’invisibilisation des CRA et d’ouverture sur de nouvelles violations des droits des personnes.
Face à ces évènements, Annick Redolfi maintient qu’« il faut de toute façon se battre jusqu’à ce qu’un jour, les gens se réveillent en se disant « mais comment on a pu accepter ça ? » J’ose espérer que cette page-là aussi, un jour, va se tourner. »
Podcast
L’interview d’Annick Redolfi est à retrouver en intégralité ici.
Steven Miredin


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