Novembre, c’était le Mois sans tabac : témoignage d’un fumeur incurable

Santé Publique France estime que le tabagisme est responsable de près de 75.000 décès par an en France. Photo d’illustration Ianier67

Dans le cadre du mois de novembre, désigné Mois sans tabac, notre auteur Fidel Agumava, fumeur invétéré, a décidé de réfléchir un peu à sa propre habitude nuisible à sa santé. Un témoignage profond remontant à son adolescence en Union soviétique.

La première clope

Je me souviens très bien de ma première rencontre avec Monsieur Le Tabac. J’avais 11 ans. Mon père, non-fumeur (comme la plupart de mes proches), m’a proposé une cigarette. Il m’a dit que j’étais obligé d’en tirer quelques bouffées.

On s’est installés dans la cuisine, où ma famille avait passé la majeure partie de la veille avec des invités, à parler et à rire. Ma tante bien-aimée, la seule fumeuse de toute la famille, avait oublié un paquet de cigarettes sur l’étagère. Une grande et jolie boîte marron, une marque très rare à voir en Union soviétique. Un signe de vie chic.

Ma tante travaillait dans un institut de recherche informatique. Certains de ses collègues avaient la chance de voyager à l’étranger pour des missions professionnelles — pas très loin, peut-être en Tchécoslovaquie, en Bulgarie ou en RDA. Dans ces pays où le rideau de fer n’était pas entièrement soudé, on pouvait trouver quelques trésors du monde libre : alcool, parfum, tabac.

En ouvrant le paquet, j’ai senti une odeur magnifique. Un arôme de très bonne qualité, rien à voir avec la saleté qu’on mettait dans les cigarettes typiquement soviétiques.

Mon père patientait en me regardant avec un air à la fois sévère et condescendant. J’ai pris une longue cigarette et je l’ai sentie, essayant de ne pas perdre une seule molécule de cette odeur magique du monde des adultes.

Puis, obéissant au geste de mon père, j’ai enflammé une allumette et tiré une première bouffée. Pas trop profonde, mais assez pour sentir toutes les nuances d’odeur et de goût. Après quelques secondes, j’en ai tiré une autre. Et encore une, en retenant ma toux et en profitant du souffle de fumée.

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« Ça te plaît ? », m’a demandé mon père en me regardant attentivement. J’ai fait une grimace de dégoût extrême et j’ai secoué la tête horizontalement, tout en toussant. Je savais parfaitement ce qu’il voulait entendre. Et je répondais toujours exactement ce qu’il attendait. C’était la clé de la survie.

« Tu peux l’éteindre », a-t-il dit généreusement. « Maintenant, tu comprends à quel point c’est dégoûtant de fumer », a-t-il ajouté avec condescendance. « N’ose même pas penser à commencer un jour », a-t-il conclu sévèrement.

La leçon était terminée. Le paquet est retourné à sa place sur l’étagère. Le lendemain, j’ai volé une cigarette dans ce même paquet et je l’ai fumée entièrement, en cachette, pendant que je me promenais dans la cour. Je l’ai fait avec un immense plaisir. Plus précisément, avec deux plaisirs : le premier, plus modeste, sentir encore une fois l’odeur noble de ces cigarettes prestigieuses ; le second, beaucoup plus grand, l’indescriptible satisfaction de faire quelque chose par pure méchanceté envers cet être que je méprise.

Il menait toujours une vie saine : peu d’alcool, pas de tabac, des exercices chaque matin. Ses reproches concernant ma clope à la bouche, je les ai entendus des dizaines de fois à chaque rencontre. Heureusement, je n’ai pas eu à les entendre trop souvent : nous nous sommes vus moins de dix fois au cours de ces trente dernières années, en général aux funérailles.

La fumée de la Perestroïka

On fumait plus ou moins en permanence de 13 à 17 ans, avec les potes de mon quartier. Normalement en cachette, dans les cages d’escaliers et les entrées d’immeubles. Souvent avec une bière à la main. Les enfants de la Perestroïka (les réformes de modernisation de l’ère Gorbatchev entre 1985 et 1991, NDLR) avaient tout ce qu’ils voulaient.

Des vieilles dames, ruinées par les réformes de la fin de l’URSS, revendaient des produits en demande près des stations de métro. Nous, les adolescents, pouvions leur acheter de la bière, des cigarettes, parfois même des journaux porno sur le chemin de l’école. Des trésors indispensables pour sécher les cours.

Fidel dans sa jeunesse : la cigarette l’avait déjà pris depuis longtemps en otage.

Mais je ne ratais jamais les tests de contrôle. Un jour, je suis venu au test de chimie après avoir enchaîné plusieurs cigarettes et une bouteille de bière forte. Je me sentais vraiment mal : la tête tournait, l’estomac se rebellait. Un copain m’a sauvé en me donnant un bonbon à la menthe, qui m’a remis d’aplomb.

Est-ce que cela m’a forcé à arrêter de fumer ? Bien sûr que non.

Le signe des adultes

À 18 ans, j’ai commencé à fumer tous les jours, ouvertement. Majeur et vacciné, je faisais de la gymnastique, j’étudiais dur, et j’apprenais en même temps l’habitude sacrée de fumer une clope après chaque repas.

C’était presque innocent. Presque amusant. Presque pas nuisible. Comme quelque chose qu’on pourrait arrêter n’importe quand. Année après année, je n’avais même pas remarqué à quel point j’étais devenu dépendant. D’abord un demi-paquet. Puis un paquet entier. Et finalement, au moins un paquet et demi par jour.

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Même sans beaucoup d’argent, j’essayais toujours de fumer des cigarettes chères. Pas seulement pour le goût, mais aussi « pour la santé ». Parce qu’à un certain moment, oui, j’ai commencé à m’inquiéter pour ma santé : respiration bruyante, toux sèche, douleurs lancinantes au cœur – un beau trio qui m’accompagne depuis mes 40 ans.

Peu avant cet âge, j’ai modernisé mon habitude en passant à la cigarette électronique. Ça me paraissait moins grave, plus pratique et moins toxique. J’ai fumé ces cigarettes électroniques pendant presque sept ans. Jusqu’à mon arrivée en France.

Le prix de la fumée

Avez-vous vu les prix du tabac dans les bureaux de presse ? On dit que l’État lutte contre le tabagisme en augmentant les prix grâce à une taxation extrême : environ 85 % du prix du paquet.

Un paquet en France coûte 20 % plus cher qu’aux Pays-Bas, deux fois plus cher qu’en Espagne, trois fois plus qu’au Monténégro et cinq fois plus qu’en Russie. Quant à la cigarette électronique, elle peut être dix fois plus onéreuse.

L’Observatoire français des drogues et des tendances addictives relatait dernièrement que les ventes totales de tabac ont chuté entre 2017 et 2024, passant de 54.525 à 32.846 tonnes. À titre personnel, je ne fais malheureusement pas partie de ces personnes qui ont stoppé ou largement ralenti leur consommation. Comme d’autres fumeurs, je suis simplement passé aux cigarettes à rouler, même si l’Observatoire note que cette forme de consommation n’a pas progressé en proportion par rapport aux autres (15% en 2017 et autant en 2024).

Personnellement, je paie plus qu’avant pour abîmer ma santé encore plus efficacement que dans ma jeunesse avec du « tabac de merde ». Je risque de me retrouver sans dîner certains soirs, mais jamais sans une clope avant de me coucher, même en ayant faim.

Un ami de mon beau-père avait calculé un jour qu’au cours de sa vie adulte, il avait dépensé pour le tabac l’équivalent de deux voitures neuves. Il a fait ce calcul peu après avoir arrêté de fumer, et peu avant de mourir.

Il est mort d’un cancer.

Ne commencez jamais !

Aujourd’hui encore, après toutes ces années, je comprends parfaitement que ce n’est pas le prix d’un paquet qui peut briser une dépendance. Si c’était si simple, je serais déjà non-fumeur depuis longtemps.

On peut augmenter les taxes, mettre des photos horribles sur les paquets, interdire la pub, inventer des lois, mais rien de tout cela ne parle à celui qui, comme moi à 11 ans, a découvert dans la fumée un parfum d’interdit et de liberté. À celui qui, comme l’ado que j’étais, fumait pour se sentir presque adulte. À celui qui, comme l’homme que je suis devenu, sait très bien qu’il joue avec sa vie, mais n’arrive pas à choisir la bonne porte.

Pour d’autres, peut-être que ça marche. Pour moi, pas encore.

Je ne veux pas attendre que le médecin me dise que c’est trop tard. Je sais que je dois arrêter. Mais je sais aussi que je n’ai pas encore trouvé la force de le faire.

Alors tout ce que je peux faire, c’est raconter mon histoire et donner un seul conseil : ne commencez jamais à fumer ! Et si vous êtes déjà prisonnier de cette habitude, mais que vous avez plus de force que moi, arrêtez sans plus tarder.

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Fidel Agumava