
Selon les informations de La Rédac Pop, l’historien Pierre Serna est interdit de recherche et d’enseignement depuis le mois de juin. Il s’agit d’une décision de la section disciplinaire de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, pour plusieurs cas de harcèlement moral. Les rumeurs à ce propos avaient incité le collectif Le Poing levé à annuler l’invitation qui lui avait été formulée pour une conférence au Bouillon prévue le 16 octobre, sur le campus universitaire orléanais.
« Annulé ». En lettres capitales, couleur rouge, le mot a été inscrit à l’entrée du Bouillon sur des affiches faisant la promotion d’une conférence. Ce temps devait, initialement, se tenir ce jeudi 16 octobre, dans l’espace culturel de l’université d’Orléans.
Cette soirée devait accueillir Pierre Serna. Figure médiatique, habitant d’Orléans, cet historien est connu pour ses travaux autour de la Révolution française, et plus récemment pour son développement du concept politique d’« extrême centre ». Un sujet qu’il devait d’ailleurs évoquer lors de cette conférence orléanaise organisée par le collectif étudiant Le Poing levé.
Seulement, dans le monde universitaire sonne depuis quelque temps une petite musique aux échos de soupçons de harcèlement moral, qui a amené les organisateurs à prendre la décision d’annuler cette conférence.
Un an d’interdiction à mi-traitement
Selon les informations de La Rédac Pop, provenant de la décision publique de 38 pages, Pierre Serna a été sanctionné le 2 juin dernier par la section disciplinaire de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, dont dépend l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (IHMC) où exerce le professeur des universités. Cette unité mixte de recherche a notamment intégré il y a dix ans l’Institut d’histoire de la Révolution française (IHRF), dirigé par Pierre Serna entre 2008 et 2015, année de cette intégration au sein de l’IHMC.
Ce dernier a été frappé d’interdiction d’enseignement et de recherche, à l’exception de l’encadrement de ses doctorants actuels, dans l’établissement, pour une durée d’un an, avec privation de la moitié du traitement. La décision est exécutoire nonobstant un éventuel appel, que Pierre Serna n’aurait pas interjeté selon une source proche du dossier.
Le professeur des universités, sanctionné jusqu’en juin 2026, continue malgré tout d’apparaître, depuis cette décision disciplinaire, dans plusieurs publications de grands médias tels que Le Monde, France Inter, France Culture ou encore Politis. Pierre Serna était aussi présent le mois dernier à Orléans dans le cadre d’une conférence sur l’histoire des sucreries de la ville au XVIIIe siècle.
Notons que cette décision ne lui interdit pas de participer, à titre individuel, à des publications journalistiques ou à des événements sur lesquels il est invité en dehors de son lieu de recherche, à l’exception des colloques scientifiques pour lesquels il se produirait au titre de son université d’affectation. Mais certaines personnes proches du dossier se montrent interloquées face à ces apparitions médiatiques répétées de l’historien alors que celui-ci purge actuellement sa sanction.
Ce type de sanction serait « très limité », voire « rarissime », selon plusieurs personnes travaillant dans le milieu universitaire avec qui nous avons pu nous entretenir, en évoquant le cumul de l’interdiction de recherches et celle d’enseignement. « C’est le cinquième niveau de sanction sur sept, nous précise un juriste. Le sixième est la mise en retraite d’office et le septième est la révocation. »
« Comportements récurrents »
Le document établissant la décision indique qu’il est reproché à Pierre Serna d’être « à l’origine d’une dégradation des conditions de travail entrainant une altération de la santé mentale et une compromission de l’avenir professionnel d’au moins trois de ses collègues ». Il lui est aussi imputé un « management autoritaire » et un « comportement dépassant les limites de ses fonctions de direction ».
« Il aurait ainsi provoqué un mal-être au travail chez certains de ses collègues aboutissant à leur mise à l’écart progressive de projets, accompagnée de la privation d’une partie de leurs responsabilités et poussant par ailleurs certains des membres du laboratoire à démissionner ou à demander leur mutation », selon le document faisant état de la décision.
La procédure disciplinaire est partie d’un signalement déposé en mars 2024 par une personne ayant notamment collaboré avec Pierre Serna dans le cadre de la revue d’histoire La Révolution française. D’autres témoins ont ensuite été entendus dans le cadre de la procédure disciplinaire, afin de relater de nombreux faits survenus de manière continuelle entre 2011 et 2024.
Dans un rapport délivré le 24 juin 2024, la commission administrative d’enquête avait préconisé « l’engagement d’une procédure disciplinaire sans délai, compte tenu des comportements récurrents qui ont causé et causent encore des souffrances ».
Cette commission avait ainsi relevé « un nombre important de pièces concordantes » qui « établissent la preuve d’agissements répétés […] constitutifs d’un harcèlement moral qui ont gravement dégradé » les conditions de travail de plusieurs de ses collègues « et altéré leur santé physique et mentale ».
« Violence verbale et comportementale »
Parmi les actes concrets reprochés à l’historien, les personnes interrogées dans le cadre de cette procédure relatent des « vexations répétées et continuelles », un « caractère impulsif » et un « ton parfois véhément, colérique et menaçant », des SMS culpabilisants ou ironiques, ou encore « un rapport d’autorité pouvant parfois reposer sur de la violence verbale et comportementale ».
Il aurait aussi, « de façon répétée, dénigré et porté » publiquement atteinte à la dignité » d’une de ses collègues, « en la harcelant moralement, entraînant une souffrance au travail, une altération de sa santé mentale, et en compromettant sa progression de carrière ».
On lui reproche également l’utilisation de son « autorité de directeur de thèse pour imposer, par des courriels sur le ton du reproche, culpabilisant ou sarcastique, de nombreuses tâches, collectives ou à son profit, qui n’entraient pas dans le contrat doctoral ».
Pierre Serna expose son point de vue
La décision publique, anonymisée, a été mise à disposition des agents de l’établissement sur leur intranet, depuis le moment de la sanction. Contactée, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne répond par un premier mail qu’elle « ne commente pas d’éventuelles décisions de sa section disciplinaire ».
Sollicité au cours des investigations, Pierre Serna expose son point de vue à La Rédac Pop sur l’affaire qui le touche au travers d’un mail. Le voici en intégralité ci-dessous.
« Les faits que vous évoquez concernent un conflit interne au sein de mon université entre collègues, comme il existe tant de dissensus universitaires dans d’autres universités. Je suis en désaccord profond avec des collègues sur la nécessité de l’existence de l’Institut d’histoire de la Révolution française. C’est là tout le point aveugle du dossier.
La sanction administrative que vous évoquez a été prise par une commission disciplinaire, sans aucun juriste dans cette commission. J’y ai contesté avec mon avocat, du début à la fin de la procédure, ce qui m’était reproché, soit des faits de harcèlement moral, j’insiste particulièrement sur cet adjectif.
J’ai, depuis des années assez travaillé, sur les jacobins poursuivis durant la période thermidorienne et sous le Directoire, sur les comptes-rendus de police les harcelant, pour savoir comment se construit un narratif lorsque l’on décide de ne retenir que la parole d’une partie et d’effacer tous les arguments justificatifs de l’autre, et construire des bouc émissaires. Je sais comment on peut construire un copier-coller d’une parole adverse en invisibilisant les propos de la défense.
Par ailleurs, comme vous le soulignez je garde toute mon activité avec les doctorants qui m’ont fait l’honneur de me choisir comme directeur de thèse. Mardi 21 octobre 2025, j’ai porté à soutenance le 27eme doctorant, deux autres suivront en fin de semestre, soit 29, j’en conclus que ma direction ne doit pas être négative pour que l’on me conserve explicitement ces responsabilités qui sont la plus belle partie de mon métier avec l’enseignement. Depuis 41 ans j’ai enseigné à des milliers d’étudiants et masterants qui ne se sont rigoureusement jamais plaints.
J’ai eu un conflit avec des collègues car je défendais l’existence de l’IHRF, (Institut d’histoire de la Révolution française) fondé en 1937 par Jean Zay, et Georges Lefebvre, dont je refusais qu’il disparaisse car je comprends bien que c’est là un moyen d’effacer toujours un peu plus la Révolution française du récit historique. Où sera passé l’IHRF au moment où la France, en 2026, se prépare à célébrer les 90 ans du front Populaire ?
Je garde ma parole de citoyen libre, engagé, dans l’espace public, défendant toujours les valeurs de la République démocratique et sociale… ne sollicitant aucun média, ne cherchant à m’exprimer dans aucune association, mais ne refusant pas les invitations. Je comprends que celui qui a forgé le concept « d’extrême centre » dérange, et qu’on veuille le faire taire. À moins que nous ne vivions dans un nouveau Maccarthysme avec une nouvelle chasse au sorcier, ce qui n’est pas exclu dans un système toujours plus délétère, où les réseaux sociaux assassins causent tant de désespoir parmi les jeunes moins prévenus. »
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Thomas Derais


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