
Le mardi 22 avril, le réalisateur Jean-Claude Barny est venu à Orléans afin de partager sa mise en récit de la pensée fanonienne. À l’occasion d’un ciné-débat, organisé au cinéma des Carmes, le réalisateur du film FANON est revenu sur la création de son œuvre, qui dépeint la vie de l’un des plus grands penseurs de l’anticolonialisme.
2025 est une année importante pour la pensée décoloniale. Cette date correspond à la centième année de l’indépendantiste Frantz Fanon. Il est l’un de ces héros que la France n’aime pas glorifier.
Jean-Claude Barny a voulu remettre l’indépendantiste à sa place dans l’histoire de France. C’est une histoire de liberté, de racisme structurel, mais aussi de colonialisme violent. Au travers d’un long-métrage, le réalisateur des films Nèg Maron et Le Gang des Antillais a rendu hommage à un grand psychiatre, camarade de Sartre et Simone de Beauvoir.
Le 22 avril, le réalisateur est venu au cinéma des Carmes, à Orléans, présenter son œuvre au public orléanais. Avant son échange avec les spectateurs, La Rédac Pop a pu s’entretenir avec lui sur les motivations qui l’ont conduit à réaliser « son meilleur film ».
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L’interview de Jean-Claude Barny, réalisée par Steven Miredin est à retrouver ici.
Le film FANON met en scène ce qui a fait de Frantz Fanon un penseur du « tout monde ».
Mettre en scène la pensée fanonienne
En 36 ans d’existence, la vie de Frantz Fanon est phénoménale. Dans la construction de son film, Jean-Claude Barny a fait le choix de se centrer sur le « Fanon » qui arrive en Algérie, à l’hôpital de Blida. Le long-métrage débute en 1953, lorsque Fanon quitte la France pour l’Algérie française, où il exerce comme médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida à Alger.
« J’aurais dilué son message », explique-t-il à notre micro. Il poursuit en expliquant que « ce qui est important, c’est à quel moment, Fanon devient FANON ».
C’est une aventure scientifique et militante qui durera quatre ans. Comme le film s’efforce de le montrer, Fanon y arrive blessé. Une blessure physique après la guerre, mais aussi une blessure professionnelle. Il garde une expérience amère de la médecine dans son premier poste.
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À Blida, il découvre une culture différente de la culture française. Il trouve ce qui lui manquait en Martinique. Il y trouve un peuple qui a refusé le masque blanc. Une culture qui refuse le désir d’assimilation. Il y découvre une culture qui maintient ses rites, sa religion, qui refuse la citoyenneté française. Fanon a découvert le « non » à la France.
Son passage à Blida est aussi une révolution dans le monde de la psychiatrie coloniale. Cette période correspond pour Fanon à la mise en place de la « médecine institutionnelle ». Il s’oppose à l’École psychiatrique d’Alger et la théorie du « primitivisme » d’Antoine Porot. À Blida, « Fanon [y] a développé l’aliénation », poursuit Jean-Claude Barny.
Cet aspect est particulièrement mis en évidence dans le film. Une partie de l’œuvre s’attache à mettre en scène ce que Fanon a appelé la « social-thérapie ». Un processus de soin consistant en la libération des corps et des esprits. Frantz Fanon offre à ses patients la possibilité de se réinventer. Une méthode fortement corrélée à sa conception de l’humanité.
« Frantz Fanon a révolutionné et politisé la psychiatrie et médicalisé la politique » disait Adam Shatz dans Frantz Fanon : Une vie en révolution.
Tout le travail de Fanon, notamment avec Le syndrome nord-africain et Peau noire, masques blancs, a été de démontrer que l’aliénation de colonisation touche autant le colonisé que le colon. Cet aspect qui fait toute la force de la pensée fanonienne, Jean-Claude Barny, l’a mise en scène au travers du personnage du Sergent Rolland.
Cet homme est au coeur de la machine répressive et coloniale française. Sur ordre de l’armée française, il torture, tue, fait mal et se fait mal. Interné dans l’hôpital psychiatrique et suivi par Fanon, il est la démonstration de la méthode et de la pensée du psychiatre : le processus de décolonisation passe par le fait de soigner le colonisé, mais aussi le colon.
« Sartre a contribué à faire de Fanon un être violent »
Le dénouement de ce personnage était une évidence pour le réalisateur guadeloupéen. « La façon de Fanon a travaillé la psyché de Rolland. Il y avait un résultat. » Ce résultat se devait nécessairement positif.
Si le soldat Rolland est l’image du colon, le film s’efforce également de mettre en avant l’aliénation qui touche les peuples colonisés. Fanon nous explique qu’on ne peut rentrer en résistance sans « ce travail de désaliénation ».
Interrogé sur la violence accolée à l’image de Fanon, le réalisateur commence par remettre en cause la préface rédigée par Sartre pour Les Damnés de la Terre, sans doute l’oeuvre la plus connue du psychiatre. Il introduit son propos en expliquant que « Sartre a contribué à faire de Fanon un être violent ». Comme le rédigera plusieurs années après Alice Cherki, Sartre a vu en Fanon « une caricature qu’il avait de l’homme noir ».
La violence décrite par la pensée décoloniale, « c’est une violence qui se retourne contre celui qui est violent et non une violence qu’on jette à l’autre ».
Remettre Josie Fanon à la place qui lui est due
Et comment parler de Frantz sans évoquer Josie, sa femme, longtemps effacée de l’histoire du médecin anticolonial. Cette suppression a été d’une telle importance qu’une partie du public s’est surpris à découvrir une femme blanche au côté de Fanon. D’autres ont reproché au film de lui donner une part trop importante dans la lutte de Fanon.
À ces critiques, le cinéaste présente « un rapport patriarcal qu’il avait avec Josie Fanon ». Comme Kastürbā Gāndhi ou Winnie Mandela, Josie a été victime de l’effacement des figures militantes et féminines. Mais Jean-Claude Barny voulait mettre en scène « une militante indépendante ».
Pour « ceux qui sont surpris que Fanon épouse une femme blanche », il répond que « Fanon a épousé une femme ». Justement, parce qu’il a été au bout d’un processus de désaliénation.
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Les couples mixtes comportent des enjeux politiques. Ils portent en eux cette volonté pour les personnes racisées de désirer, de manière parfois inconsciente, le modèle de l’ancien colon. Le travail de Fanon n’est pas de dire de ne pas aimer un homme blanc ou une femme blanche. Il appelle à un travail de déconstruction du « désirer blanc », envieux de reproduire une domination intégrée. En prenant conscience de ces dominations, Fanon donne peut-être les clés du véritable amour : celui entre des êtres humains.
« Une force du tout monde »
Avec cette production cinématographique, Jean-Claude Barny tente de « porter une parole ».
Il explique avoir commencé à penser ce film pour « les personnes qui ont une conscience ». Une production également construite pour « apporter un outil de compréhension et faire partager la pensée de Fanon ».
Les analyses de Frantz Fanon sont indéniablement universelles. Elles ont été reprises par de nombreux intellectuels anti-racistes et décoloniaux jusqu’au Black Panthers Party. S’il est vrai que « le peuple algérien a été le premier à reconnaître Fanon », il est aussi vrai que l’Algérie « a ensuite offert Fanon au monde ».
Au même titre que le film de Spike Lee a réhabilité la figure de Malcolm X, le réalisateur guadeloupéen espère que « les Antillais retrouvent leur personnage : une force du tout monde ».
« Non, nous ne voulons rattraper personne, mais nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour en compagnie de tous les hommes »
Frantz Fanon
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Steven Miredin


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