
Du 10 au 15 mars, l’association Journalisme & Citoyenneté a organisé la 18ème édition des Assises du journalisme. Pour cette édition, et toujours à Tours, les organisateurs avaient choisi de réfléchir sur la question des faits divers à travers la thématique « Faits divers à la une ! ». Retour sur nos échanges avec quelques personnalités.
Les Assises du journalisme se veulent un moment d’échanges, de rencontres et de réflexions sur la profession du journaliste et son évolution. Pour la semaine du 10 mars, au travers de débats, de conférences et d’ateliers, la ville de Tours avait accueilli journalistes, enseignants, chercheurs, étudiants et citoyens autour d’une nouvelle thématique.
Pour la 18ème édition de ces assises, la réflexion portait sur le traitement médiatique du « fait divers », exercice devenu une spécialisation. Les « faits diversiers » ont pris une place de plus en plus importante dans la pratique journalistique.
Quand le fait divers devient la norme
Le fait divers s’installe dans les médias comme une rubrique dans les années 1820. L’expression « fait divers » est, quant à elle, apparue dans les années 1830. Si la terminologie est relativement récente, la pratique lui préexiste déjà depuis le XVème siècle.
En ses débuts, ce qui était considéré comme du « fait divers » concernait « tout ce qui déroge à la norme ». Un chien à cinq jambes ou une mauvaise récolte. En somme, il s’agissait de tout ce qui relève de l’anecdote. Son caractère anecdotique le distingue alors de « l’affaire ».
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Rapidement, dans les années 1840, le fait divers s’est concentré autour des accidents, des vols et des crimes. Le succès indéniable du fait divers peut s’expliquer par le prisme de la fascination pour l’expérimentation. La mise en récit qui est faite par les journalistes, attise une curiosité expérimentale chez les individus par transposition.
Quand le fait divers déborde de sa rubrique : le fait de société
Il arrive que le fait divers déborde de sa rubrique. Le procès des viols de Mazan en est un exemple récent. Cette affaire a mis en lumière l’évolution du traitement médiatique des féminicides, passé peu à peu du fait divers au fait politique.
L’emploi même du terme « féminicide » est un marqueur d’évolution de la qualification des faits dans la pratique journalistique. Autrefois, les journalistes employaient le terme de « crime passionnel ».
Cette politisation du fait divers est une pratique historiquement de droite. Une pratique que Sartre a entendu ne pas rendre exclusive en créant Libération. À ce titre, il disait « qu’il ne faut pas laisser à la droite le monopole de la fesse et du sang ». Par ces considérations, la gauche a commencé également à utiliser le fait divers pour montrer les dysfonctionnements du système.
Quand le fait divers devient fait de société
Aux Assises, les débats ont fait ressortir que cette vision politique du « fait divers » n’est pas partagée par tous les journalistes. Si le caractère politique du fait divers ne fait pas l’unanimité, les journalistes présents s’accordent pour admettre que la visibilité d’un fait divers va permettre sa récupération par la classe politique. Une récupération qui va être facilitée par la mise en récit politique des faits.
Il reste à savoir quand un fait divers devient un fait de société. Les universitaires ont proposé une lecture quantitative du fait divers. La multiplication de la reproduction d’un fait pourrait laisser apparaître un phénomène social. Cette approche mathématique a été qualifiée de « data journalisme ». Cette piste de réflexion n’est pas partagée par tous les professionnels et penseurs de la matière.
Ces discussions ont mis en exergue la place proéminente des faits divers dans l’espace médiatique. Cette importance croissante dépasse parfois les préoccupations de l’exactitude des faits.
« Les journalistes ont une responsabilité concernant les lanceurs d’alerte »
Ariane Lavrilleux (journaliste d’investigation)
Pour cette édition Ariane Lavrilleux a été invitée pour prendre la parole sur la question de la protection des sources.
En 2021, le média Disclose révélait que la mission de renseignement française Sirli, lancée en février 2016 en Egypte, avait été détournée par l’État égyptien. Cette mission avait pour but la lutte antiterroriste, qui selon le média d’investigation, avait aussi pour ambition de « vendre des armes à la dictature égyptienne » du général Abdel Fattah Al-Sissi.
Selon les documents secret-défense obtenu par Disclose, « les forces françaises auraient été impliquées dans au moins 19 bombardements contre des civils, entre 2016 et 2018 » dans la zone égypto-libyenne. Malgré les inquiétudes et alertes de certains responsables sur les dérives de l’opération, les autorités françaises n’auraient pas remis en cause la mission.
À la suite de ces révélations, le ministère français des Armées avait porté plainte pour « violation du secret de la défense nationale ». Une enquête préliminaire avait été ouverte en novembre 2021 avant qu’une juge d’instruction ne soit désignée à l’été 2022. Dans ce cadre, la justice avait ordonné le placement en garde à vue d’Ariane Lavrilleux et la perquisition de son domicile. La journaliste avait été accusée de « compromission du secret de la défense nationale » et « révélation d’informations pouvant conduire à identifier un agent protégé ».
Intervenant dans le cadre d’un atelier intitulé « Lanceurs d’alerte et journalisme : Secret des sources », la journaliste d’investigation a donné sa vision d’un journalisme responsable.
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Tantôt considéré comme un perturbateur, tantôt comme un traitre (lorsqu’il s’agit d’une entreprise), le lanceur d’alerte reste très mal perçu en France. La journaliste propose de revoir ce positionnement. À ce titre, elle considère l’alerte comme un devoir citoyen plutôt qu’un acte de désobéissance civile. Les lanceurs d’alerte répondent plus à un « impératif étique » de respect de leurs valeurs.
La question était de connaître le rôle des journalistes dans la protection de leurs sources. Cette même protection dont a fait preuve Ariane Lavrilleux et qui lui a valu de se retrouver en garde à vue.
Évaluer les risques pris par les sources
Selon elle, les journalistes ont un devoir de protection et d’information sur la législation en matière de protection des sources. Elle marque ici le caractère « indispensable » pour les journalistes d’acquérir une maîtrise de la législation la matière.
Les journalistes doivent pouvoir évaluer les risques, préserver l’anonymat des sources, et même leur offrir la possibilité de relecture avant publication. Selon cette vision, la responsabilité des journalistes commence en amont de la publication d’un article.
La journaliste d’investigation a été poursuivie pour violation du secret-défense. Le traitement dont elle a été victime est un révélateur de l’appréciation arbitraire de la notion de secret-défense. Aujourd’hui, c’est le ministère des Armées qui contrôle ce qui relève du secret-défense et ce qui relève de l’intérêt public. Une situation qu’elle estime problématique lorsque l’autorité de contrôle « est juge et partie ».
Des informations ne peuvent être classées secret-défense pour des raisons illégitimes et arbitraires. L’absence de mécanisme de contrôle tend à flouter la marge d’interprétation.
La journaliste propose, dans un premier temps, de poser une définition juridique claire de la notion de secret-défense. Dans un second temps, elle avance l’idée d’une externalisation du contrôle par la justice. Cette externalisation impliquerait l’indépendance du parquet.
Pour aller plus loin sur la question
« Moi désobéir ».
Retrouvez ci-dessous notre entretien complet avec Ariane Lavrilleux.
Le traitement du fait divers par Christophe Hondelatte et Fabrice Drouelle
Pour la clôture de la journée du mercredi 12 mars, la voix de Christophe Hondelatte s’est exprimée dans l’enceinte du palais de justice de Tours.

Le temps d’une soirée, l’émission « Faites entrer l’accusé » s’est jouée en direct, suivie d’un débat en présence de Maître Marc Morin, avocat pénaliste tourangeau, et de la procureure de la République près du tribunal judiciaire de Tours, Catherine Sorita-Minard.
Focus sur cette soirée sur Mag’Centre
Christophe Hondelatte fait entrer l’accusé à Tours
Le lendemain, c’est une autre voix iconique, cette fois de France Inter, qui est venue donner son point de vue sur la question des faits divers. Une carte blanche a été octroyée au journaliste Fabrice Drouelle, directement au Palais des congrès. Le présentateur d’« Affaires sensibles » a exprimé ses divergences avec le journaliste d’Europe 1 sur le traitement du fait divers.

Pour lui, « le fait divers a toute sa place, mais rien que sa place ». Il confie que pour son émission, le fait divers représente environ 25% des affaires qu’il traite. À ce titre, il préfère l’appellation « affaire police/justice » à celle de « fait divers ». Cette qualification se rattache à la réalité dépeinte par les universitaires, c’est-à-dire un resserrement des faits divers autour des affaires criminelles.
Si les deux journalistes s’accordent pour ne traiter dans leur émission respective que d’affaires classées, Fabrice Drouelle précise qu’il n’existe aucune affaire réellement classée. À ce titre, il vise l’existence de la section des « cold cases ». Comme Christophe Hondelatte, il concède avoir traité d’affaires non classées, comme la triste affaire du petit Grégory.
Podcasts
Retrouvez ci-dessous les entretiens complets avec Christophe Hondelatte et Fabrice Drouelle.
Charte déontologique sur l’immigration
Les récentes campagnes électorales ont poussé au développement de discours xénophobes et de désinformation sur les questions migratoires. L’immigration est devenue un des sujets majeurs de notre temps. Un sujet que, manifestement, peu de journalistes maîtrisent, ce qui les amène à ne pas pouvoir corriger la classe politique.
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Sur le modèle des questions environnementales, un groupement de journalistes a décidé de proposer une « Charte pour un journalisme à la hauteur des enjeux migratoires ». Une initiative s’appuyant sur le modèle italien avec la Charte de Rome. En soutenant les rédactions, les associations Désinfox-Migrations et Journalisme & Citoyenneté, le média Guiti News, IJNet et le SNJ proposent un moyen de lutter contre la désinformation.
Le 13 mars, la Charte a été présentée aux Assises avec pour objectif sa finalisation. L’atelier a consisté en une restitution du travail accompli, puis s’y est joint un temps d’échange et de réflexion.
Il en est ressorti un besoin criant de définition des termes employés, tels que « clandestin », « demandeur d’asile », « bénéficiaire de la protection subsidiaire ». Autant de termes que les journalistes utilisent sans réellement en comprendre le sens. Pour pallier ce problème, le collectif s’est proposé de constituer un glossaire directement intégré à la Charte.
La question de la parole des personnes concernées a aussi ressurgi dans les débats. Autant sur les plateaux que dans les rédactions, la parole des journalistes issus de l’immigration manque à l’appel. Un meilleur traitement médiatique implique de visibiliser, et valoriser ces témoignages et analyses.
La Charte a été présentée à Marseille, ce mardi 29 avril, pour les assises méditerranéennes du Journalisme.
Pour aller plus loin
Le réseau Radio Campus France était sur place, comme tous les ans, pour tenir un plateau et proposer des séances d’éducation aux médias et à l’information. De nombreuses personnalités sont passées sur ce plateau pour répondre aux questions de nos jeunes journalistes. Tous ces podcasts sont à retrouver ci-dessous.
Article : Steven Miredin
Interviews : Asmaa Bouamama, Steven Miredin et Thomas Derais


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