Aidants : comment faire pour ne pas s’oublier selon le psychopraticien Benoît Saillau

L’image actuelle n’a pas de texte alternatif. Le nom du fichier est : pexels-kampus-7551677.jpg
« Comment aider l’autre, si je ne prends pas soin de moi ? » C’est l’une des questions que pose Benoît Saillau. Photo d’illustration Kampus Productions

Ne plus trouver le sommeil, ne plus avoir de temps pour soi, ne vivre que par et pour l’autre… autant d’éléments qui surviennent dans une relation « aidant-aidé ». Le psychopraticien relationnel Benoît Saillau pose le constat d’une relation qui oublie l’aidant au détriment de l’aidé. Le 14 octobre, il a animé, à la médiathèque d’Orléans, une conférence en revenant sur les résultats de son travail dans l’accompagnement des personnes aidantes non professionnelles. Pour l’occasion, il a reçu La Rédac Pop pour partager les résultats de son travail et des témoignages qu’il a pu récolter.

« Devenir aidant n’est pas nécessairement un choix. » C’est le message que développe Benoît Saillau dans son dernier livre J’aide mon proche : Être aidant, donner sans se perdre.

Le 14 octobre 2025, dans le cadre d’une conférence, il a présenté au public de la médiathèque d’Orléans les résultats de ses travaux compilés dans cet ouvrage.

S’inscrivant dans la Journée nationale des aidants, du 6 octobre, et la Journée internationale des soins palliatifs, du 14 octobre, il a pris la parole sur l’invitation de l’association « Jusqu’à la mort, accompagner la vie ». Régulièrement confronté à la question de l’aide, par son parcours personnel et professionnel, il propose « une recherche d’ouverture pour y trouver des ressources ».

L’oubli de soi-même dans une relation d’aide

Le premier risque qu’identifie le psychopraticien, c’est l’instauration d’une interdépendance entre l’aidant et l’aidé. « Quand la dépendance devient de plus en plus conséquente », il observe de manière presque systématique que la relation d’aide devient le monolithe de la vie de l’aidant.

Ainsi, l’aidant devient dépendant de ce rôle. Il analyse chez de nombreuses personnes aidantes un oubli de soi. Progressivement, le « je » laisse place au « nous ». Comme si la personne aidante ne pouvait plus se penser sans la personne aidée.

L’effacement est un « symptôme majeur », développe-t-il. D’après ses études, la culpabilité est quasiment toujours présente. Elle surgit au travers de l’examen de sa propre condition par rapport à celle de l’aidé. Une culpabilité qu’il dénonce comme injustifiée.

L’aidé, dans sa relation conflictuelle avec l’extérieur, peut aussi être amené à vouloir resserrer la relation aidant-aidé. S’il n’est pas formel sur la volonté consciente des aidés de faire naître ce sentiment de culpabilité, il n’exclut pas que les personnes aidées, conscientes de leur dépendance, cherchent à capter toute l’attention des personnes aidantes.

Mais selon l’analyste, cela conduit à une négligence de soi-même. Il remet alors en cause la capacité de l’aidant à pouvoir assurer son rôle. Il formule le problème par un questionnement ; « Comment aider l’autre, si je ne prends pas soin de moi ? » Il alerte sur la nécessité, parfois vitale et toujours essentielle, de garantir à la personne aidée une qualité dans la prise en charge.

Se penser hors de la relation aidant-aidé

Pour Benoît Saillau, il est indispensable, pour l’équilibre des aidants, de se retrouver. Cette démarche peut s’avérer complexe et un regard extérieur à la relation peut parfois être nécessaire.

Le psychopraticien expérimente depuis plusieurs années les Cafés des aidants. Des temps d’échanges entre aidants, co-animés par une personne du secteur social et une personne du secteur psy. Ces cafés se veulent ouverts à toutes personnes aidantes proches non professionnelles.

L’objectif de ces cafés est d’ouvrir un espace de discussion pendant lequel les participants peuvent échanger sur leur histoire. C’est un espace de prise de conscience grâce à des retours d’expériences. « Les aidants s’apportent beaucoup mutuellement », soutient Benoît Saillau.

Le but est d’ouvrir la voie d’un dialogue entre l’aidant et l’aidé. « Prendre soin de soi influe positivement sur la qualité de l’aide fournie », remarque-t-il. Le manque de considération pour soi-même, de surplus quand la personne n’est pas formée, aboutit à une saturation de l’aidant. Cela amène une tension tombant dans un cercle vicieux de la maltraitance de l’un envers l’autre.

Par les groupes de parole, les aidants comme les aidés en découvrent les bénéfices. Il poursuit en s’opposant à la notion « d’aidant naturel ». Selon son analyse, « il n’est pas naturel d’être aidant […] et aider n’est jamais gratuit ». 

Avec les Cafés des aidants, il revendique l’instauration d’un « droit de souffler sans culpabiliser ».

« Nous les aidants, avons tellement besoin d’être écoutés, gratifiés et compris de temps en temps… »

Un participant au Café des aidants

Pour le psychopraticien, « tout faire tout seul » n’est jamais une solution. Il invite les personnes qu’il accompagne à accepter l’aide extérieur. Il explique que si celle-ci difficile à reconnaitre reste pour autant fondamentale.

Il pointe, par ailleurs, des tâches « qu’il n’est pas juste de faire soi-même ». La place des personnes professionnelles reste un besoin essentiel.

Etre aidant n’interdit pas l’aide : les insuffisances de l’État

Se pose alors la problématique nationale de l’accès au soin. Interrogé sur la situation française de l’aide à domicile, Benoît Saillau confirme que la France est « dans une situation très difficile sur le plan médico-social ». Depuis plusieurs années, les professions d’aide à la personne sont victimes de baisses de la prise en charge par l’État. Les services publics d’aide à domicile sont de plus en plus précarisés et réduits au strict minimum.

Depuis plusieurs années, les critères de reconnaissance de la perte d’autonomie se sont restreints. D’après un article du journal Le Monde, les caisses d’assurance-retraite et de la santé au travail présentent des critères stricts pour accorder une aide très limitée.

Benoît Saillau a écrit le livre J’aide mon proche : Être aidant, donner sans se perdre. Photo Steven Miredin

Aujourd’hui, les auxiliaires de vie sont recrutées davantage dans le secteur privé. Un secteur ayant bien souvent une logique capitaliste, demandant à ses salariées d’accomplir toujours plus de tâches au grés de leurs compétences. S’il rappelle l’engagement et la force des professionnelles aidantes, il dénonce le manque de personnel. Une situation qui pousse parfois, malgré elles, les auxiliaires de vie à devenir maltraitantes avec les personnes aidées. Benoît Saillau qualifie cela de « maltraitance involontaire ».

Pour rappel, cette profession quasi exclusivement féminine (à 99%) est marquée par une importante pénibilité, tant physique que psychique. Un travail usant dans lequel peu d’auxiliaires durent dans le temps, et cela pour des rémunérations particulièrement faibles. D’après Médiapart, les salaires ne dépassaient pas, en moyenne, 874 euros par mois en 2019.

La problématique des conditions de travail des auxiliaires de vie rejoint également celle de l’accès à des lieux de soin adaptés aux personnes. En France, la moyenne est de « 0.6 aidant pour 1 aidé ». Ce manque criant de personnel empêche les auxiliaires d’avoir une démarche qu’il appelle « humaine ». 

Pour rappel, en France, les Ehpad sont encore plongés dans des difficultés qui ne cessent de croitre, compte tenu des coupes budgétaires réalisées sur la santé.

L’euthanasie ou « zapper une dernière période de la vie » ?

Qu’il s’agisse d’aider son enfant né handicapé ou un proche souffrant d’une infirmité arrivant au cours de la vie, cela n’élude pas qu’être aidant n’est jamais un choix. Mais lorsque la situation n’est plus supportable pour l’aidé, le rôle de l’aidant n’est-il pas de l’accompagner vers la mort ?

Sans vouloir trancher le débat, Benoît Saillau souhaite préciser vouloir « apporter des éléments ». Interrogé sur l’aide à mourir, sans en contester l’instauration, il présente un ensemble d’éléments qui lui semble indispensables avant d’en arriver à l’euthanasie.

Il cite d’abord les résultats avancés par la réalisation de soins palliatifs. À ce titre, il précise que « lorsque l’on prend en compte la douleur, d’abord physique, puis morale, les patients n’ont plus une demande aussi pressante ».

Ensuite, il évoque cette période de l’agonie. Souvent présentée comme une longue souffrance avant la mort, il en présente une autre vision. L’agonie a, selon lui aussi, un sens : « On a encore un chemin de vie avant la dernière expiration. »

Il reprend pour lui les travaux du neuropsychiatre et psychanalyste Michel de M’Uzan. Celui qui a proposé, en 1977, l’expression « travail du trépas ». Michel de M’Uzan a cherché une description de cet intense travail psychique réalisé quand la mort se profile.

Le moment de l’agonie est pour lui le moment pour « pouvoir ressaisir et assimiler toute une masse pulsionnelle encore imparfaitement intégrée » au cours de la vie. Il s’agit d’un « surinvestissement des objets d’amour », qui octroie à l’entourage un rôle « en mobilisant une recrudescence des intérêts relationnels ». Il s’agit en somme d’un travail de remobilisation lors de la fin de vie.

Toutefois, le ministère de la santé, dans un atlas des soins palliatifs et de la fin vie publié en 2023, fait le lien entre inégalité sociale et accès aux soins palliatifs. Il fait état d’inégalités sociales de santé. L’accès aux soins palliatifs s’inscrit dans un rapport de classes sociales. Face à l’appréhension de la fin de vie, les êtres humains ne sont pas tous égaux.

Il reste donc l’option de la mort face à laquelle les êtres vivants sont supposés être tous égaux. En France, la question de l’euthanasie n’est pas encore tranchée. Cette idée, progressivement, fourmille dans les esprits et dans les textes de loi votés au Parlement.


Podcast

L’interview complète de Benoît Saillau est à écouter ci-dessous.


Steven Miredin